Signé Astrid Lindgren (1907-2002), ce roman, Nous, les enfants de l’archipel, est extrêmement connu en Suède. Comme Les Frères Cœur-de-Lion, Mio, mon Mio, Rasmus et le vagabond ou encore Pippi Långstrump/Fifi Brindacier, il conjugue rien moins qu’impertinence, sensibilité, intelligence, et n’avait pas encore été traduit en français. Tout d’abord, notons que c’est un très joli livre que nous proposent là les éditions de l’École des loisirs. Relié, et excellemment illustré en couleur par Kitty Crowther. Un cadeau à faire à tous les enfants qui aiment lire, disons de huit à douze ans, ou plus, bien plus puisque les adultes ne s’ennuieront pas s’ils plongent dans ses pages, ce n’est jamais gnangnan. À bord du Saltkråkan qui fait la navette entre les multiples petites îles de l’archipel de Stockholm, « un papa et ses quatre enfants, les Melkerson, des Stockholmois » : Malin la fille de dix-neuf ans dont rêvent les jeunes hommes, plus Johan et Niklas, une douzaine d’années chacun, et Pelle, sept ans. « On vit dangereusement quand on a sept ans. Dans le pays de l’enfance, dans ce pays secret et sauvage, on peut frôler les pires périls et considérer que ce n’est rien de spécial. » Melker et ses enfants gagnent donc l’île du Cormoran pour y passer leurs vacances. Leur location n’est pas des plus luxueuses, le toit de la maison, dite la Maison du Menuisier, a des fuites, les pièces sentent le moisi, mais le paradis s’accommode de ces petits inconvénients. « ...Il faudrait que tous les jours soient un soir de juin, rêveur et calme comme celui-ci. » Des enfants habitent à proximité et tous ont vite fait de sympathiser, des animaux (un chien, un mouton, un corbeau, un... phoque) les accompagnent. Ces vacances seront inoubliables. « ...C’est tellement triste d’être triste, on ne peut pas le supporter pour toujours », dit Pelle, plein de sagesse. Écrivain quelque peu en panne d’inspiration, Melker est veuf depuis la naissance de Pelle. Sa philosophie de la vie peut être qualifiée d’avant-gardiste (comme celle d’Astrid Lindgren) : « ...Il faut vivre ce jour comme si l’on n’avait que ce jour-là. Il faut saisir chaque instant et sentir que l’on vit vraiment. » Ces vacances sur cette île, espère-t-il, permettront à la famille de souffler, de se retrouver. Au point que l’été passé, tous reviennent pour les vacances de Noël, puis celles de printemps. Un beau rêve, jusqu’à ce que la réalité fasse irruption. La maison est en location à l’année, c’est, croient-ils, quasiment comme si elle leur appartenait. Mais le responsable de l’agence immobilière surgit avec un potentiel acheteur ! « Je suis un écrivain raté ! », se dit alors Melker, s’apercevant de sa pauvreté. « Pourquoi est-ce que je ne suis pas devenu chef de service quelque part ? Là, nous aurions peut-être les moyens d’acheter la Maison du Menuisier. » Argent, pouvoir, rapport de classes... Par la voix de cet homme, Astrid Lindgren ne tait pas les soucis de l’existence : « ...J’ai voulu vous donner tout ce qu’il y a de beau, de drôle et de merveilleux dans la vie », dit Melker à ses enfants, se heurtant à la réalité – qui est très simple à comprendre : il y a ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas. Ce n’est pas la première fois que Kitty Crowther illustre un texte de l’auteure suédoise : souvenons-nous du magnifique album Lutin veille (chez le même éditeur). L’illustratrice (née en 1970 d’une mère suédoise et d’un père anglais, lauréate en 2010 de l’ALMA, équivalent du prix Nobel de littérature en jeunesse) restitue pour le mieux le charme de la campagne suédoise et l’humour malicieux, toujours un brin subversif, d’Astrid Lindgren – qui pétille dans les yeux des personnages. « Que ne pouvait-on attendre d’une journée qui commençait ainsi, par les rires heureux d’un petit garçon, et par un temps aussi merveilleux ? » Nous, les enfants de l’archipel est évidemment un classique, à lire et à faire lire.
* Astrid Lindgren, Nous, les enfants de l’archipel (Vi på Saltkråkan, 1964), illustrations Kitty Crowther, trad. Alain Gnaedig, L’École des loisirs, 2022