La littérature est un produit marketing comme un autre, cela ne date pas d’hier mais pour qui aime les livres, pour qui considère les livres avant tout comme des vecteurs de savoir, de culture, les opérations commerciales faites autour des livres ont toujours du mal à passer. D’abord autoédité, le premier titre ici proposé de Carl-Johan Forssén Ehrlin (né en 1978, « comportementaliste », « licencié en psychologie », « maître praticien certifié en programmation neurolinguistique », etc.), Le Lapin qui veut s’endormir, avait été annoncé à grand renfort de superlatifs : livre original, unique, etc., vendu à tant de milliers ou de millions d’exemplaires dans tant de pays. Le second, La Petite éléphante qui veut s’endormir, est carrément publié chez deux éditeurs différents en même temps, avec une tranche bleue en couverture pour l’un (Marabout), jaune pour l’autre (Gautier Languereau) et chacun sa typo sur cette couverture. La qualité littéraire, la singularité de ce livre justifie-t-elle cette démarche ? Carl-Johan Forssén Ehrlin prétend donner aux lecteurs, parents de jeunes enfants, une recette pour endormir facilement leur progéniture. Il y va de sa petite histoire d’éléphants, avec, conseille-t-il, lors de la lecture du soir à haute voix, des mots à prononcer d’une certaine façon et d’autres d’une autre façon. À la façon d’un mantra, le « conte », de fait, est truffé d’allusions au sommeil : « Si tu ressens l’envie de t’endormir, alors endors-toi là, tout de suite », « Tes paupières sont si lourdes, là, tout de suite », « La petite éléphante (…) se sent très fatiguée et peut juste se laisser aller et s’endormir là, tout de suite »… À la suite du texte, des conseils sont prodigués aux parents. Question : « J’ai suivi tous les conseils que vous m’avez donnés, mais mon enfant ne veut, malgré tout, pas écouter l’histoire. » Réponse : « Il peut être intéressant dans ce cas de lire l’autre livre que j’ai écrit. » Quel humour ! Le prochain ouvrage de Carl-Johan Forssén Ehrlin (oui, un troisième est annoncé !) sera peut-être livré avec un maillet, pour que le parent excédé assène un coup sur la tête de son bambin, au cas où celui-ci n’aurait toujours pas compris ! Pour ceux qui tiennent à ce que leur enfant s’endorme, certes, mais fasse aussi de beaux rêves, pourquoi ne pas plutôt conseiller la lecture d’un bon vieux classique, un conte d’Andersen, par exemple, voire un épisode des farces d’Emil ? Si l’enfant ne s’endort pas dans les trente secondes après son coucher, au moins, on peut l’espérer, n’aura-t-il pas envie de devenir plus tard un « coach, conférencier et formateur dans le domaine du leadership, la communication et le développement personnel », à l’instar de l’auteur de ces ouvrages, ennuyeux à mourir, pardon, à… dormir !
* Carl-Johan Forssén Ehrlin, La Petite éléphante qui veut s’endormir(Elefanten som så gärna ville somna, 2016), trad. Cedigheb Emami ; ill. Sydney Hanson, Marabout ou Gautier Languereau, 2016