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De l’autre côté

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Bien que destinés à la jeunesse, a priori, et plus spécifiquement aux adolescents, les livres de Stefan Casta (né en 1949) sont heureusement dépourvus de ce caractère niais qui caractérise, avouons-le, une bonne part des titres ainsi classés. Son dernier roman, De l’autre côté, est tout bonnement un excellent roman qu’enfants et adultes peuvent lire, et non un énième épisode sentimental pour gamins paresseux intellectuellement, comme trop d’éditeurs en proposent. Il est vrai que les auteurs nordiques font rarement la distinction entre littérature adulte et littérature dite pour la jeunesse. « J’ai hâte de voir venir le jour où Jörgen et moi emménagerons et commencerons notre nouvelle vie », se réjouit Elina à l’issue de la visite d’une maison en pleine campagne que son père projette d’acheter. Vanessa, la compagne de Jörgen, qu’elle considérait comme sa mère, est morte récemment dans un accident de voiture. Le père, une sorte de grand gamin aux idées multiples et souvent loufoques, et son adolescente de fille tentent de repartir d’un bon pied. Jörgen a gagné le gros lot d’un jeu à gratter. Ils vont pouvoir s’installer dans cette maison un peu de guingois et pleine de mystères, à proximité du cimetière où Vanessa a été incinérée et d’une forêt peuplée d’oiseaux et au moins d’un renard et, malheureusement, aussi d’un chasseur hargneux. (Il n’est pas interdit de penser, pour ce dernier personnage, au Gustafsson de Sven Nordqvist dans Petsson chasse le renard). « J’espère vraiment qu’il n’arrivera pas à tuer le renard », se dit Elina, se souvenant que cet animal est indirectement la cause de l’accident de voiture dans lequel Vanessa est décédée. Jörgen s’est associé au patron d’une pizzéria et le succès des pizzas au poisson et aux crevettes et des soirées élection de la « Miss Poissone » ne l’empêchent pas d’avoir de nouvelles idées pour gagner de l’argent, comme de monter un élevage de « poules françaises » et de vendre des œufs bio. Dans cette maison, découvre Elina, vivait parfois Aron, un garçon presque de son âge. Ses parents habitaient là mais ils ont disparu de manière incompréhensible, dit-il. Depuis, il erre, ici ou bien dans la forêt, vivant de rapines et faisant la mendicité. Elina se croit d’abord amoureuse de lui avant de le considérer comme son frère. Tout va bien vite pour elle, mais la vie dans cette vieille maison lui convient. « « Je hais cette sale époque à laquelle je vis. Le côté superficiel, le laisser-aller, le stress absurde, la consommation, l’énorme quantité d’ordures, les produits jetables, le plastique qui finit dans les mers, dans les champs, dans notre nourriture. Je sais que je fais partie de cette société et que je ne suis pas meilleure qu’un autre. Mais je commence sérieusement à en avoir marre. » Un roman réaliste et néanmoins poétique, que livre là Stefan Casta, habitué à ce genre de prouesses, lui qui utilise souvent la nature comme décor. Le roman d’une famille recomposée, finalement, aux accents presque fantastiques, aussi, lorsqu’Elina laisse divaguer ses pensées. Le passage d’un monde à un autre, de l’enfance à l’âge adulte. À conseiller avec enthousiasme.

* Stefan Casta, De l’autre côté(På andra sidan Fågelsången, 2015), trad. Agneta Ségol, Thierry Magnier, 2017

Mary-Lou

« C’est une de ces soirées magiques... » Stefan Casta (né en 1949) a reçu en 2002 le prestigieux prix ALMA, qui est un peu le Nobel de la littérature jeunesse. Ce n’est que justice, car voilà un auteur qui ne bêtifie pas. Cf. Mary-Lou, par exemple, roman destiné aux ados. Dès les premières pages, il est question de livres, ceux qu’un jeune garçon, Adam, trimballe avec lui au sortir d’un cours de dessin, qui tombent par terre et qui lui permettent d’entrer en contact avec... Mary-Lou. Qu’il n’a pas vue ou quasiment depuis trois ans et qui est aujourd’hui assise dans un fauteuil roulant. « J’ai voulu t’appeler une quantité de fois. » Mais il ne l’a pas fait et possède ses raisons. N’a-t-elle pas tenté de se suicider, le laissant désespéré ? La revoir le bouleverse et il l’invite à venir dans la maison familiale sur l’île où il passe ses vacances. La jeune fille n’est d’abord pas facile, toujours à sembler faire la tête, puis se laisse gagner par sa douceur, sa patience. « Les fleurs sont les yeux de la terre », lui explique-t-il lorsqu’ils reviennent au bord de la mer, là où un moment d’intimité les avait autrefois réunis. Il lui avoue son intérêt pour l’œuvre de John Bauer, lui qui s’escrime à dessiner, elle lui dit qu’elle apprécie L’Enfant brûlé de Stig Dagerman. « « Je pourrais continuer à vivre comme ça. Je pourrais habiter ici pour toujours », finit-elle par lui confier encore. Pas vraiment le genre bouquin ado gnangnan, avec jeux vidéo et marques de vêtements à tire-larigot. Mary-Lou est un roman profond, subtil et tendre – du Stefan Casta.

 

* Stefan Casta, Mary-Lou (Fallet Mary-Lou, 1997), trad. Agneta Ségol & Marianne Ségol-Samoy, Thierry Magnier, 2012