Impossible, bien sûr, de ne pas penser à Gustave Courbet quand on se plonge dans cette bande dessinée de Liv Strömquist, L’Origine du monde. Comme le peintre, l’auteure, ici, explore notre représentation du sexe de la femme et, pour commencer, se propose de passer au crible « ces hommes qui se sont un peu trop intéressés à ce qu’on appelle les ‘organes féminins’ ». Avec un humour certain, Liv Strömquist montre ainsi comment les uns et les autres ont prétendu (et, pour leurs successeurs, prétendent toujours, hélas !) exprimer ce que les femmes ont ou n’ont pas le droit de faire. De la petite différence et de ses grandes conséquences…, pourrait-on dire. John Harvey Kellog (1852-1943), par exemple, heureusement plus connu pour avoir inventé les corn flakes, se permettait d’affirmer que la masturbation, chez les femmes, « serait la cause du cancer de l’utérus, de l’épilepsie, de la folie ainsi que de diverses déficiences mentales et physiques ». Le paléontologue et zoologue Georges Cuvier (1769-1832), lui, autopsia Saartjie Baartman, dite la « Vénus Hottentote », et en déduisit que « la grande taille des petites lèvres » était chez elle le signe d’une « sexualité bestiale », autrement dit d’une « infériorité raciale ». Et puis, il y a ces cinglés qui pensaient que la reine Christine de Suède (1626-1689) était « intersexuée », ce que prouvaient selon eux son comportement et sa façon de se vêtir, et ont réclamé et obtenu l’ouverture de son tombeau, à Rome, en… 1965. Ces hommes, quelques-uns connus pour leur misogynie mais d’autres plus respectables, de Saint Augustin à Freud en passant par Jean-Paul Sartre, études et réflexions éminemment sérieuses à l’appui, accréditèrent l’idée de différences fondamentales entre l’homme et la femme, lesquelles aboutirent à la suprématie de celui-ci sur celle-là… L’Origine du monde est un livre joliment illustré (en noir et blanc, en très grande partie, mais aussi en couleur lorsque Liv Strömquist entend insister sur un fait, une situation) qui permet de comprendre un peu mieux pourquoi la femme est considérée dans nombre de cultures d’hier ou d’aujourd’hui comme inférieure à l’homme. Non, évidemment, parce qu’elle le serait réellement (inférieure, supérieure, par rapport à quoi, à quelles normes ?) ; non plus parce qu’elle pourrait l’être en raison de telle ou telle différence anatomique ou de caractère ou… de tout ce que l’on veut ; mais plus justement parce que cela arrange sacrément bien les hommes de se débarrasser, dans leur lutte pour le pouvoir, de la moitié de la population de la planète simplement en décrétant que le vagin, ce n’est qu’un trou, et qu’il revient au mâle de le combler (Sartre !). Cheminant de la vulve au vagin et des petites lèvres au clitoris, abordant la question des règles « en tant que phénomène, expérience, thème existentiel ou créatif », Liv Strömquist montre bien dans ce bel ouvrage l’origine de ce monde dans lequel l’homme est un loup avant tout pour la femme.
* Liv Strömquist, L’Origine du monde (2014 ; trad. Kirsi Kinnunen), Rackham, 2016