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Toujours tout foutre en l’air

Beaucoup de choses pourraient être séduisantes dans cet album de Moa Romanova (née à Stockholm en 1992), Toujours tout foutre en l’air, à commencer par le dessin, avec parfois de belles envolées (p. 75, par exemple, ou p. 101, ou p. 142), ou l’histoire, apparemment autobiographique. Moa, vingt-cinq ans, lutte désespérément contre ses crises d’angoisse et nous entraîne dans le quotidien de sa vie. La « star du petit écran, 53 ans » qui lui adresse des messages sur son smartphone, bouleversera-t-elle son avenir ? Pourtant, difficile d’accrocher. L’auteure-illustratrice Liv Strömqvist apprécie les albums de Moa Romanova, apprend-on, mais les deux artistes nous semblent être aux antipodes l’une de l’autre, le nombrilisme de Romanova s’opposant à l’ouverture sur le monde de Strömqvist. La quatrième de couverture nous dit qu’en Suède Moa Romanova « est déjà une star » : en quoi est-ce important ? L’impression, en refermant cet album, que Moa Romanova maîtrise plus son graphisme que sa pensée...

 

* Moa Romanova, Toujours tout foutre en l’air (2018), trad. Mathis Ferroussier, Revival, 2019

Le Chant des runes

Sylvain Runberg est un auteur fécond. On se souvient, par exemple, de son adaptation de Millénium de Stieg Larsson Ne serait-ce que pour la promenade graphique dans Stockholm, ce premier tome du Chant des runes (La Première peau) mérite d’être feuilleté. Anna Thorqvist, une chanteuse renommée, « plus grosse vendeuse de disques du pays », a disparu alors qu’elle allait participer à la plus populaire des émissions télévisées. Puis une autre star de la chanson connaît le même sort. Les premiers suspects sont vite innocentés, jusqu’à ce qu’un homme déclare à Eva Sundström, l’enquêtrice tatouée et adepte des rencontres amoureuses éphémères dans les boîtes de nuit, avoir des indices à lui fournir. « Je descends d’une famille de shamans dont la lignée remonte avant l’époque viking… Ma mère m’a appris le pouvoir des runes… Comment repérer ces créatures (les trolls), même sous leur apparence humaine… » Un ouvrage à ne pas prendre trop au sérieux, évidemment, qui n’est pas sans évoquer (pour le moment, mais nous n’en sommes qu’au premier volume) la série télévisée Jordskott (2015) de Henrik Björn.

 

* Sylvain Runberg/Jean-Charles Poupard, Le Chant des runes (1. La Première peau), Glénat, 2016

Le Chant des runes (2. Le Quatrième frère)

Voici le deuxième volume du Chant des runes de Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard : Le Quatrième frère. L’aspect fantastique appparaît à présent clairement puisque l’on apprend que les services secrets suédois, la célèbre SÄPO, a pour vocation, outre le contre-espionnage et l’antiterrorisme, la protection de la Constitution et de la famille royale suédoise, de « gérer les relations avec les créatures de l’autre monde ». Inspectrice de la police criminelle de Stockholm, Eva Sundström va s’allier à Josef Wörg, archéologue et spécialiste de la civilisation viking, pour retrouver un « troll opaque » qui donne aujourd’hui dans le grand banditisme. Quelque peu déconcertant après un premier volume prometteur.

 

* Sylvain Runberg/Jean-Charles Poupard, Le Chant des runes (2. Le Quatrième frère), Glénat, 2016

Le Chant des runes (4, Les Mines de Motsognir)

Si, en 1628, le navire Vasa, fleuron de la marine suédoise, a fait naufrage sitôt mis à l’eau dans le port de Stockholm, c’est à cause non pas d’un défaut de construction, comme annoncé par les autorités de l’époque, mais des « nornes », ces sorcières qui avaient été emprisonnées dans la cale. « ...Ce fut la première pierre d’un édifice basé sur le mensonge », affirment aujourd’hui des archéologues emmenés par Josef Wörg, spécialiste de la civilisation viking et lointain descendant de ceux qui étaient chargés de garder ces « nornes ». Ainsi commence Les Mines de Motsognir, quatrième volume du Chant des runes, série du duo Sylvain Runberg (scénario) et Jean-Charles Poupard (dessins). Comme dans les précédents volumes, les rebondissements sont là, avec un graphisme convaincant. La vérité officielle est que « ...ces êtres que nous savons pourtant bien réels » n’existent pas. Mais en réalité, comme ne l’ignorent ni ces chercheurs ni les autorités, ils enlèvent les migrants aujourd’hui présents en Suède pour les faire travailler comme esclaves. Notons que ce volume comprend un « cahier graphique » réunissant le « storyboard » et les croquis des personnages.

 

* Sylvain Runberg/Jean-Charles Poupard, Le Chant des runes (4, Les Mines de Motsognir), Glénat, 2020

Millénium Saga (1/Les Âmes froides)

Voici une nouvelle suite à la fameuse trilogie de Stieg Larsson, Millénium, que Sylvain Runberg avait déjà adapté en six volumes. Cette fois-ci, avec Les Âmes froides (Millénium Saga, 1), il signe le scénario et Belén Ortega les illustrations. Le lecteur retrouve Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist et le ton n’aurait sans doute pas déplu à Stieg Larsson : les services secrets suédois n’ont qu’une obstination, ficher un maximum de citoyens, alors que l’extrême droite est proche du pouvoir et qu’elle utilisera peut-être ces renseignements contre ses opposants. « La Säpo qui fait pire que la NSA, c’est quand même l’info du siècle ! » Comme à son habitude, Lisbeth a le chic pour se mettre personnellement à dos pas mal de barbouzards nazistoïdes mais cela ne l’empêche pas de venir au secours de Mikael, ce naïf qui refuse l’emploi de la violence… On ne peut qu’attendre la suite.

 

* Sylvain Runberg/Belén Ortega, Millénium Saga, 1/Les Âmes froides, Dupuis, 2016

Millénium saga (2/ Les Nouveaux Spartiates)

Signé Sylvain Runberg et Belén Ortega, ce deuxième volume de Millénium saga, directement inspiré des aventures de Mikael Blomkvist et de Lisbeth Salander mises en scènes par Stieg Larsson, voit les deux héros s’affronter à un groupuscule nazi. Le but de celui-ci ? « Financer la création d’une micro-nation, qui sera un modèle pour l’avenir, sans impôts, sans État, un lieu où la liberté individuelle primera sur tout. » Le graphisme est agréable, le scénario est bien traité - mais il ne brille pas, avouons-le, par son originalité.

 

* Sylvain Runberg/Belén Ortega, Millénium Saga, 2/Les Nouveaux Spartiates, Dupuis, 2017

Millénium, encore et toujours !

Avec la parution du sixième volume, signé, comme les trois précédents, Sylvain Runberg et Manolo Carot et correspondant à la seconde partie de La Reine dans le palais des courants d’air, s’achève l’adaptation en bande dessinée de Millénium, la trilogie de Stieg Larsson. Remarquons que les deux premiers volumes étaient signés, eux, Sylvain Runberg et José Homs. Les illustrations, dans l’ensemble, sont plutôt réussies et servent les personnages et l’action. Laquelle, en dépit des inévitables raccourcis, est assez conforme au copieux roman initial, avec quelquefois, pourtant, des clins d’œil. Dans le premier volume, par exemple, ne voit-on pas Noomi Rapace, qui interprétera le rôle de Lisbeth Salander à l’écran (enfin, dans la version de Niels Arden Oplev/Daniel Alfredson), à la une du « journal des sans-abris de Stockholm » que Mickael Blomkvist ne manque pas d’acheter !

Signalons que les éditions Dupuis annoncent d’ores et déjà une nouvelle adaptation en BD de Millénium.

 

* Sylvain Runberg et José Homs, puis Sylvain Runberg et Manolo Carot, Millénium (6 vol.), Dupuis, 2013-2015

Motorcity

Le phénomène « ragarre » n’est pas récent en Suède, comme le rappelle Sylvain Runberg, scénariste de cette bande dessinée, Motorcity, dans un petit texte d’introduction. Il date des lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les produits d’origine nord-américaine déferlèrent dans le pays et qu’une mode (concernant les Pays nordiques et l’Autriche, l’Allemagne et la Russie) se créa autour des gros bolides, de la musique rock et d’un certain état d’esprit « rebelle » symbolisé par le drapeau confédéré. Elle perdure encore et, quand on voyage en Suède, il est fréquent d’apercevoir des rassemblements de vieilles Buick ou Pontiac à la carrosserie flamboyante : près de 5 000 véhicules anciens sont toujours importés chaque année des États-Unis. Touchant plutôt le prolétariat de la campagne, le phénomène raggare serait qualifié ici de « beauf » car associant souvent alcool et idées pas franchement progressistes. Les bagarres violentes avec les punks ne se comptent plus. C’est dans la ville de Linköping que Sylvain Runberg (né en 1971) et Philippe Berthet (1956) placent l’action de leur enquête : un homme a disparu et les policiers vont s’orienter vers une tragédie mêlant famille et trafic de drogue. Avec quelques jolis paysages de l’Östergötland en toile de fond. Pas mal.

 

* Sylvain Runberg/Philippe Berthet, Motorcity, Dargaud, 2017

Ce qui se passe dans la forêt

« Ce qui se passe dans la forêt reste dans la forêt… » : quand on est adolescent, les secrets, on les partage mais on y tient aussi, quelquefois. Ce qui se passe dans la forêt : une histoire qui prend la région du Småland pour cadre, là où est née Hilda-Maria Sandgren en 1984. En scène, des adolescents de quatorze ans, qui se sentent si forts et peuvent être si fragiles, autour de Aïda, laquelle ne se laisse pas embêter par les garçons de sa classe, la plupart arborant pas mal de préjugés. « Quelle bande de nases », lâche-t-elle à leur destination. Des dessins au crayon noir ou au fusain qui restituent bien cet univers, celui où tout bascule, le monde de l’enfance qui disparaît au profit de celui, sans plus de pitié, de l’âge adulte. Il y a aussi ces vues de villages du Småland, aux alentours de Jönköping, contemporaines et s’inscrivant cependant dans l’histoire de cette région longtemps déshéritée. Ces dessins, encore, comme à côté de l’intrigue proprement dite (ce chat qui attrape une souris, par exemple ; ce hérisson ; ces oies en plein vol…), qui instillent une ambiance très personnelle. Mais ce livre n’est pas autobiographique, assure l’auteure. Hilda-Maria Sandgren (aujourd’hui enseignante à Göteborg) signe là un roman graphique avec très peu de textes, son premier, troublant, émouvant, sur les violences que les adolescents peuvent se livrer entre eux. « On ne choisit pas d’être victime », note l’auteure, par ailleurs. Et être une fille, une jeune fille qui ne baisse pas la tête devant la connerie masculine demeure un acte de résistance permanent.

 

* Hilda-Maria Sandgren, Ce qui se passe dans la forêt (Det som händer i skogen, 2014), trad. Florence Sisask, Çà et là, 2016

La Perruche noire

Faut-il avoir peur des gros nuages qui semblent se fixer au-dessus de nos têtes ? C’est ce que se demandent les passagers d’un bateau quand ils voient arriver une masse sombre dans l’air. Quel est notre rapport avec la nature ? Question existentielle, déclinée ici avec humour par Lars Sjunnesson (né en 1962 et auteur de plusieurs BD). Comme quand cet homme rend visite au vétérinaire parce que sa « perruche fait une allergie ». « C’est un moineau, pas une perruche », lui réplique le praticien, précisant qu’il ne faut pas peindre les oiseaux à la bombe : « On ne peut pas forcer les animaux à être autre chose que ce qu’ils sont. » Ce à quoi l’homme rétorque que « ça marche bien avec les humains ». Une bande dessinée pour voir la nature de manière décalée, ou pour voir comment l’homme appréhende cette nature. On lui reprochera juste d’être trop courte, car l’exercice auquel se livre Lars Sjunnesson est plutôt enthousiasmant.

 

* Lars Sjunnesson, La Perruche noire(Den svarta undulaten, 2016), trad. Aude Pasquier, L’Association, 2018

Le Policier qui rit

Excellente idée qu’ont eue Martin Viot et Roger Seiter d’adapter ce roman de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Le Policier qui rit, en bande dessinéjavascript:void(0);e. Leur trait correspond à l’image que le lecteur peut se faire de Martin Beck et de ses collègues, et le Stockholm du milieu des années 1960 est joliment représenté. L’ambiance de ce roman, le quatrième de la série Le Roman d’un crime, est bien restituée, avec le travail minutieux des enquêteurs et puis ce temps qui s’écoule sans que rien ne se passe et qui est l’une des caractéristiques du nouveau roman policier nordique impulsé par le couple d’écrivains.

 

* Maj Sjöwall/Per Wahlöö & Martin Viot/Roger Seiter, Le Policier qui rit, Rivages/Casterman/noir, 2011

Histoire de la bande dessinée suédoise

Passionnante, cette Histoire de la bande dessinée suédoise que publient les éditions PLG. Signée Fredrik Strömberg, elle commence avec Johan Tobias Sergel (1740-1814) et Carl August Ehrensvärd (1745-1800) et nous mène à Gunnar Lundkvist (né en 1958) ou Joanna Hellgren (née en 1981) dont les albums ont été traduits et publiés en France. Apparaissent quantité d’auteurs : le peintre Carl Larsson (1853-1919) ; l’illustratrice Jenny Nyström (1854-1946) ; Rune Andréasson (1925-1999), dont l’ours Bamse a fait et continue de faire la joie de générations d’enfants suédois ; Elov Persson (1894-1970) qui lança la série Kronblom – son nom et son image « sont synonymes d’une vie détendue et d’une saine méfiance vis-à-vis de l’autorité » ; et quantité d’autres auteurs et quantité de magazines dédiés au 9e art. Fredrik Strömberg montre ici que la Suède produit depuis longtemps une bande dessinée qui possède ses propres caractéristiques. Elle peut être populaire comme elle peut être plus intellectuelle. De très grands noms en ont signé les plus belles pages, que ce livre donne envie de tourner.

* Fredrik Strömberg, Histoire de la bande dessinée suédoise, PLG, 2015

L’Origine du monde

Impossible, bien sûr, de ne pas penser à Gustave Courbet quand on se plonge dans cette bande dessinée de Liv Strömquist, L’Origine du monde. Comme le peintre, l’auteure, ici, explore notre représentation du sexe de la femme et, pour commencer, se propose de passer au crible « ces hommes qui se sont un peu trop intéressés à ce qu’on appelle les ‘organes féminins’ ». Avec un humour certain, Liv Strömquist montre ainsi comment les uns et les autres ont prétendu (et, pour leurs successeurs, prétendent toujours, hélas !) exprimer ce que les femmes ont ou n’ont pas le droit de faire. De la petite différence et de ses grandes conséquences…, pourrait-on dire. John Harvey Kellog (1852-1943), par exemple, heureusement plus connu pour avoir inventé les corn flakes, se permettait d’affirmer que la masturbation, chez les femmes, « serait la cause du cancer de l’utérus, de l’épilepsie, de la folie ainsi que de diverses déficiences mentales et physiques ». Le paléontologue et zoologue Georges Cuvier (1769-1832), lui, autopsia Saartjie Baartman, dite la « Vénus Hottentote », et en déduisit que « la grande taille des petites lèvres » était chez elle le signe d’une « sexualité bestiale », autrement dit d’une « infériorité raciale ». Et puis, il y a ces cinglés qui pensaient que la reine Christine de Suède (1626-1689) était « intersexuée », ce que prouvaient selon eux son comportement et sa façon de se vêtir, et ont réclamé et obtenu l’ouverture de son tombeau, à Rome, en… 1965. Ces hommes, quelques-uns connus pour leur misogynie mais d’autres plus respectables, de Saint Augustin à Freud en passant par Jean-Paul Sartre, études et réflexions éminemment sérieuses à l’appui, accréditèrent l’idée de différences fondamentales entre l’homme et la femme, lesquelles aboutirent à la suprématie de celui-ci sur celle-là… L’Origine du monde est un livre joliment illustré (en noir et blanc, en très grande partie, mais aussi en couleur lorsque Liv Strömquist entend insister sur un fait, une situation) qui permet de comprendre un peu mieux pourquoi la femme est considérée dans nombre de cultures d’hier ou d’aujourd’hui comme inférieure à l’homme. Non, évidemment, parce qu’elle le serait réellement (inférieure, supérieure, par rapport à quoi, à quelles normes ?) ; non plus parce qu’elle pourrait l’être en raison de telle ou telle différence anatomique ou de caractère ou… de tout ce que l’on veut ; mais plus justement parce que cela arrange sacrément bien les hommes de se débarrasser, dans leur lutte pour le pouvoir, de la moitié de la population de la planète simplement en décrétant que le vagin, ce n’est qu’un trou, et qu’il revient au mâle de le combler (Sartre !). Cheminant de la vulve au vagin et des petites lèvres au clitoris, abordant la question des règles « en tant que phénomène, expérience, thème existentiel ou créatif », Liv Strömquist montre bien dans ce bel ouvrage l’origine de ce monde dans lequel l’homme est un loup avant tout pour la femme.

 

* Liv Strömquist, L’Origine du monde (2014 ; trad. Kirsi Kinnunen), Rackham, 2016

Grandeur et décadence

Entre la bande dessinée et l’essai, ce livre de Liv Strömqvist : Grandeur et décadence. Le titre est peut-être légèrement pompeux, ou bien plutôt ironique, et révèle bien le sujet de son attention : foin de ces nantis qui gouvernent le monde. Merci, Liv, d’en désigner ici nommément quelques-uns et d’expliquer le fonctionnement de cette idéologie – le libéralisme économique, autrement dit le capitalisme dans sa version occidentalisée et contemporaine – leur idéologie, celle qui opprime nombre d’entre nous au quotidien et détruit sans état d’âme les ressources naturelles. Merci, Liv, de mettre les points sur les i. « ...La culture et les médias sont complètement dominés par les classes moyennes blanches et (…) ça a un impact sur le choix et le point de vue des histoires qu’on nous raconte. » (Liv Strömqvist cite quelques ouvrages en guise d’exemples : notamment de Mons Kallentoft et de Karl Ove Knausgård.) Rien de vraiment nouveau, certes, mais justement, Liv Strömqvist nous le répète et, finalement, ouvrir les yeux n’est jamais inutile. « Je veux juste dire qu’on devrait partager équitablement le pouvoir et l’argent – au cas où ça intéresserait quelqu’un », s’excuse-t-elle presque. S’excuse, évidemment, car aujourd’hui, parler de classes sociales aux intérêts antagonistes, c’est presque comme dire un gros mot. Les riches n’ont jamais été aussi riches, les pauvres demeurent très pauvres, et la redistribution des richesses, même en Suède où, pourtant, des efforts ont été faits dans ce sens à une certaine époque, n’est plus d’actualité. Les pauvres doivent rester pauvres, c’est quasiment une histoire de gènes, et les riches s’enrichir encore, une histoire de gène, également. « Il faudrait inventer un régime politique qui ne se base pas sur une dictature héréditaire », affirme encore l’auteure par la voix de l’un de ses personnages. La dictature héréditaire a été remplacée aujourd’hui par... Par quoi ? L’hérédité prime toujours. Enfant de riches tu es, enfant de riches tu resteras, avec les avantages qui t’incombent ; enfant de pauvres tu es, enfant de pauvres tu resteras, avec les soucis, cette fois-ci. L’ascenseur social est un leurre, plus que jamais. « En vérité, les gens sont sacrément conditionnés à croire que le capitalisme est le seul système possible. » Nous n’allons pas citer l’ensemble du livre (une deuxième partie s’intéresse à « pourquoi c’est un tel bordel à gauche ? » et recommande de mettre fin à « l’extrême richesse »), il faudrait bien que Liv Strömqvist en vende quelques exemplaires pour gagner sa vie et s’inscrire ainsi dans un système (capitaliste) qui lui accorde une petite place. Recommandons sa lecture. Il ne contient peut-être rien d’inédit, hélas ! Il nous informe de ce que nous pouvons déjà savoir. Nous donne quelques pistes, malgré tout, pour dire non. Parce que rien n’est tout à fait inéluctable. Merci, Liv.

 

* Liv Strömqvist, Grandeur et décadence, trad. Kirsi Kinnunen, Rackham, 2017

Stand still stay silent

Dans un futur relativement proche – à quatre-vingt dix ans d’aujourd’hui –, la « fameuse maladie de la rouille » frappe les populations. Des pays comme l’Islande ou le Danemark décident de fermer leurs frontières. Où en est la planète ? Ne subsiste-t-il des êtres humains, quelques dizaines de milliers, que dans les cinq pays nordiques ? Mora, au cœur de la Dalécarlie, est devenue « la capitale de la Scandinavie ». Ses habitants sont à présent réfugiés sur l’île de Sollerön, à proximité. Une petite équipe de chercheurs se lance dans une mission de reconnaissance, direction le pont sur l’Öresund, en train, puis le Danemark, pour récupérer de précieux livres – dans lesquels se trouve consigné le savoir d’autrefois. Un voyage qui n’est pas de tout repos car, dans le pays dévasté, trolls, bêtes et géants s’en prennent aux humains à la moindre occasion. Signée, dessins et scénario, Minna Sundberg (née en 1990), Stand still stay silent(Restez immobiles, restez silencieux) est une bande dessinée dont le graphisme évoque quelquefois celui de Enki Bilal. L’univers apocalyptique n’en est pas non plus très éloigné. Imprimé sur papier glacé, Stand still stay silentest un beau livre. Son originalité (Minna Sundberg nous en explique la conception à la fin de l’ouvrage) est perceptible d’un bout à l’autre. Plus de trois cents pages pour ce volume, qui devrait avoir une suite. Une réussite, assurément.

 

* Minna Sundberg, Stand still stay silent, trad. de l’américain Diane Ranville, Akileos, 2018

Stand still stay silent, Livre II

Toujours dans un futur pas trop éloigné, les personnages présents dans le premier volume de Stand still stay silent continuent ici, dans ce Livre II, à tenter de parcourir les coulisses de l’ancien monde afin d’en savoir plus sur le « monde silencieux » qui est à présent le leur. Reynir, un nouveau personnage, s’intègre au groupe avec quelque peu de maladresse. Très « fantasy », pleine page, voire double page, ou de la taille d’une case, les illustrations en noir et blanc, orange et bleu, sont réussies et collent à l’intrigue ; les textes sont courts, en général, des répliques de-ci, de-là (dans les langues nordiques, traduites en français, nous apprend à chaque fois un petit drapeau), des pensées fugitives... « Restons-en au plan initial : récoltez des livres, revenez avant le printemps, point barre. » Curiosité, amitié, solidarité : voici les trois mots qui pourraient décrire cette belle épopée post-réchauffement climatique aux décors apocalyptiques. Un livre appelé à devenir un classique du genre.

 

* Minna Sundberg, Stand still stay silent, Livre II, trad. de l’américain Diane Ranville, Akileos, 2019

Un Rêve de renard

Quel beau livre ! Quel graphisme ! Comment ne pas plonger dans cette histoire de faille spatio-temporelle provoquée par... un sympathique renard ? « ...On est tous coincés dans ce rêve bizarre. » Accompagné de son chien, Hannu Viitanen, vingt-quatre ans, va tenter de sauver les âmes des habitants de son village « légèrement coincé dans les aurores », en Finlande, dans la région de Kuopio. Voyage difficile et initiatique, s’il en est, inspiré, explique Minna Sundberg à la fin de l’ouvrage, par la mythologie finlandaise. Un rêve ou un cauchemar ? Élans, écureuils, hirondelles, vipères, brochets ou phoques, ours ou lièvres, les animaux des pays nordiques sont convoqués à la rescousse dans cette bande dessinée copieuse (près de six cents pages), aussi poétique que fantastique, avec, comme mots d’ordre récurrents, l’amitié et l’humour. De Minna Sundberg (née en 1990), les éditions Akileos avaient déjà publié Stand still stay silent (deux volumes). Un travail remarquable. Avec Un Rêve de renard, l’auteure confirme qu’elle a toute sa place parmi les incontournables de la bande dessinée contemporaine.

 

* Minna Sundberg, Un Rêve de renard, trad. de l’ang. Achille(s), Akileos, 2019