« Une jeune femme suivait d’un pas rapide et décidé le chemin qui courait entre deux champs. » Suède, dans une région non localisée, vers Älvdalen peut-être ou bien dans le Bergslagen, début du XXe siècle. Karin Blom, la nouvelle institutrice, arrive au village, prête à s’installer dans « la petite école humide ». Celle qui l’a précédée à ce poste, Ingrid Medin, ne peut plus travailler : bien qu’encore jeune, elle est devenue un « être inutile » après avoir perdu l’usage de ses membres à cause de l’insalubrité de cette école dans laquelle elle exerçait et que la municipalité a laissé en l’état. Une foultitude d’autres personnages apparaissent dans ce roman de Mathilda Roos (née en 1852 à Stockholm dans un milieu relativement aisé et décédée en 1908), La Bruyère blanche : dont la riche Estrid Henningson, qui clame son désir de vivre comme une femme libre, ou Gösta Scheffer, le nouveau précepteur, qui se sent complètement désemparé devant elle et son « attitude supérieure », lui conservateur et elle, quasiment révolutionnaire, tout au moins en paroles. Ne s’intéresse-t-elle pas au néomalthusianisme ? « Tout ce que je peux dire, c’est que ce n’est pas un sujet pour une jeune fille de dix-sept ans », ne trouve-t-il qu’à lui rétorquer. La prude Karin Blom, « maîtresse de l’école enfantine de la paroisse », fait tourner la tête à Gösta. Tout ce petit monde s’enivre de relations tolérées ou interdites, dans une Suède bien rigoureuse, qui s’étripe au nom de Dieu. Les progrès sociétaux se profilent mais attendront encore quelques années pour commencer à être mis en œuvre. Personnage central, Gertrud Björk se démène pour l’instruction de ses élèves et prône l’abstinence en matière d’alcool, ce qui lui vaut bien des inimitiés. Quant à l’école obligatoire, elle ne fait pas que des heureux. « L’école, ce monstre, cette institution tyrannique qui, dans des desseins aussi mystérieux qu’égoïstes, absorbait les forces vitales des enfants et les empêchait d’apporter à leurs parents une aide qui leur revenait de droit. » Voici ce qu’entend Hanna Myhre, institutrice elle aussi et naguère amie du président du Conseil scolaire, quand elle insiste pour que les enfants ne manquent pas la classe. Elle ne désespère pourtant pas et le mépris et les insultes dont les enseignantes sont victimes de la part de leurs concitoyens renforcent leurs convictions. : « Oh, comme j’aimerais être un homme – ou une femme qui aurait le talent de parler, ou celui d’écrire (...). Quand nous embrassons ce métier, nous sommes jeunes, en bonne santé, pleines de force, nous regardons la vie avec espoir et nous croyons en l’humanité. Et au final que reste-t-il ? » Et Hanna d’égrener les malheurs qui attendent les enseignantes, entre la maladie, le viol, la misère, la mort... ! La Bruyère blanche est un roman qui conduit le lecteur dans un autre monde : la Suède des années 1900 n’a pas grand-chose à voir avec celle d’aujourd’hui. Cf. par exemple l’enterrement d’August, un jeune homme d’une famille pauvre, qui se blesse alors qu’il est ivre et décède faute d’avoir consulté un médecin. Il y a dans ce livre nombre de pages émouvantes. Dommage peut-être qu’il y ait aussi de longues, trop longues descriptions de la nature en début de chapitre ou parfois en cours d’intrigue ; de manière systématique Mathilda Roos nous offre une ou deux pages de contemplation avant de reprendre son récit. Bien qu’appartenant à ce que le critique danois Georg Brandès nomma la « percée moderne » (qui rassemble la plupart des grands noms de la littérature scandinave d’alors), ce roman est daté, plus que d’autres publiés à la même époque, mais en même temps, grâce sans doute au travail d’orfèvre du traducteur et à ses nombreuses annotations, sa lecture est fluide, ses personnages prennent place avec force dans le paysage suédois. Mathilda Roos apparaît comme une écrivaine sensible aux questions féministes qui affluent et qui révolutionneront le pays. Sa vie durant célibataire, elle vécut avec Anna, sa sœur, et une autre femme, Laura Fitinghoff, avec laquelle elle ouvrit un foyer pour femmes. La Bruyère blanche, qui est son avant-dernier roman, encense l’action des institutrices que les autorités méprisaient souvent. Entendue par le monde politique, sa harangue sur le métier de pédagogue permit à celui-ci d’être mieux considéré. « Ah, si les petites maisons d’école pouvaient parler, raconter leurs affreuses histoires de pauvreté, de solitude et d’épouvante, mais ce serait comme un immense appel à l’aide qui s’élèverait dans tout le pays, un cri qui réveillerait ceux qui dorment en toute tranquillité et ferment les yeux sur une question pourtant capitale ! » Son recours un peu trop systématique à Dieu peut excéder les bouffeurs de ratichons, mais il lui permet malgré tout de faire entendre une voix émancipatrice. En Suède comme ailleurs, la « tempérance » ou l’« abstinence » était une nécessité en ces temps de ravages causés par l’alcool. En France, à la même époque, des militants ouvriers prônèrent aussi, non pas la prohibition comme aux États-Unis, mais le refus des travailleurs de sombrer dans l’alcoolisme, véritable fléau, au profit de l’engagement syndical ou politique. (À ce sujet, on lira avec intérêt Sobres pour la révolution, de Mathieu Léonard, Nada, 2026.) L’émancipation se ferait par les livres, par le savoir ; c’est en conservant toute sa raison et non en titubant que le peuple serait en mesure de combattre ses oppresseurs. Lieu de repos et de rencontres, certes, les tavernes devaient cesser de détruire psychologiquement et physiologiquement leur clientèle. Qu’il se fasse au nom du bon Dieu, ou non, ce combat était nécessaire et Mathilda Roos le montre au long de ce copieux et beau roman.
* Mathilda Roos, La Bruyère blanche (Hvit ljung, 1907), trad. du suédois Vincent Dulac, Cupidus Legendi, 2026