Née en 1977 à Östersund, Annika Norlin est connue, en Suède, comme artiste folk/pop sous le pseudonyme de Säkert ! Son roman, La Colonie, a reçu un bon accueil, pleinement justifié. Emelie, personnage central, est une bosseuse, toujours prête à remplacer les salariés malades ou en congé. Mais un jour, elle est victime d’un burn-out. Elle part dans le nord de la Suède, où elle a de la famille, et c’est à ce moment, faisant une halte en pleine nature, qu’elle observe les membres de ce qui semble être une communauté, apparemment plutôt sympathiques. « Ils étaient tous des angoissés. (...) Ils étaient tous bizarres. Ils étaient tous abîmés. Ensemble chacun savait des choses qui bénéficiaient à tous. » Pas de dystopie dans ce livre, de société partie à vau-l’eau au sein de laquelle il conviendrait de survivre au prix d’efforts inouïs et en exterminant ses semblables. « Nous sommes un groupe d’amis qui vit ici de manière peu conventionnelle. » Ce « groupe d’amis » n’est pas l’émanation d’une secte ; pas plus celle d’une aspiration politique, par exemple communiste utopique ou libertaire. La Colonie n’est pas un roman qui s’inscrit, à l’instar de beaucoup d’autres ces temps-ci, dans un futur parsemé de dangers inconnus, mais dans un cadre courant, celui d’aujourd’hui. « J’ai réalisé que (cet) environnement avait rendu possible ce qui m’était toujours apparu comme une utopie : vivre au jour le jour. » Comme si elle prenait le lecteur par la main, Annika Norlin nous présente les habitants l’un après l’autre, tous ayant eu à souffrir des affres de la vie en société. Sagne, par exemple, violée par le tenancier d’un bar, qui renonce à porter plainte et ne se sent plus apte à exercer son travail. « Ça bouchonnait dans sa tête, ça bouillonnait, ça bourdonnait. Aucune idée claire n’en sortait. Elle connaissait une maison vide. Une maison où personne n’exigerait quoi que ce soit d’elle. Alors elle partit, tout simplement. » Elle partit, comme les autres habitants de cette maison qui n’exige nulle déclaration d’identité ni de revenus pour y séjourner. Il y a Sara, également, de très bonne composition et qui sait communiquer sa bonne humeur autour d’elle. « Je veux tout ça, József. je veux la maison et le soleil et le feu (...) », s’exclame-t-elle lorsque son compagnon, deux ans après leur arrivée, fait mine d’envisager leur départ. Le sort de ses parents à Auschwitz, des décennies auparavant, le tourmente toujours.. « Et je veux cette communauté, parce qu’elle m’a permis de croire en quelque chose, en l’existence d’une façon de vivre qui me convient, qui ne me donne pas envie de fuir. » Tous ont trouvé leur place ici, au terme d’un parcours chaotique, tous se sentent utiles, à leur place. « Une colonie d’individus, dans laquelle chacun travaillait, chacun avait des compétences spécifiques. » Dans notre société habituelle, ces individus tous plutôt inadaptés auraient été relégués dans les marges, auraient souffert de l’exclusion et des railleries, se seraient recroquevillés sur eux-mêmes. Auraient été des poids pour eux-mêmes et pour leur entourage, ou bien se seraient effacés à jamais. Dans cette maison, ils peuvent vivre à leur rythme, emmenée par une Sara qui joue tacitement le rôle de cheffe ou de « reine ». « La colonie avait quelque chose de fragile, ils avaient conscience qu’elle pouvait s’effondrer à tout moment. Voilà pourquoi ils en prenaient soin avec tendresse, beaucoup de tendresse. Chacun prenait la place qui lui avait été naturellement assignée, souhaitée par le groupe. » Les découvrant d’abord en les surveillant de loin, puis appelée à leur rendre visite, Emelie ne tait pas ses réserves. Cette micro-société qu’elle observe évoque d’abord pour elle une secte, avec des croyances folles. « Il n’y avait pas d’espace pour la remise en cause. Chacun acceptait son rôle et s’y tenait. Ils étaient les éléments d’un tout, chacun était nécessaire. » Mais à qui nuisent-ils ? À personne. Au fur et à mesure de leur installation, ils ont appris à produire la plupart des choses dont ils ont besoin, objets ou nourriture. Ils ne sont pas violents, n’agressent personne, ils vont même de temps en temps faire quelques courses en ville et avec prudence se mêler aux autres. S’ils peuvent faire sourire des esprits cartésiens, pourquoi leur en tenir rigueur ? Regardé avec quelque objectivité, notre comportement quotidien ne prête-t-il pas lui aussi à la moquerie ? Les boulots abrutissants, faits parce qu’il faut bien gagner sa vie et uniquement pour cette raison, les courses au supermarché, les repas de famille, la violence du coin de la rue, le dérèglement climatique... Prendre la tangente, serait-ce vraiment imbécile ? La Colonie est une heureuse découverte, le premier roman d’une auteure à suivre.
* Annika Norlin, La Colonie (Stacken, 2023), trad. du suédois Isabelle Chéreau, La Peuplade, 2025