Encore un roman écrit en suédois mais qui nous parvient en France traduit de l’anglais ! Dommage, mais il serait également dommage de passer à côté de ce livre de Ruth Kvarnström-Jones (née en 1962 au Royaume-Unis, vit en Suède depuis trente ans comme rédactrice publicitaire), Les Fabuleuses femmes du Grand-Hôtel – un établissement très luxueux en plein cœur de Stockholm, qui accueille chaque année les récipiendaires des prix Nobel. « Réunion du conseil d’administration, Grand Hôtel de Stockholm, 10 décembre 1901. » Situé en plein cœur de la capitale suédoise, l’hôtel, « le plus bel établissement de la ville », « le plus bel hôtel d’Europe du Nord », sans doute aussi l’un des plus beaux du monde selon ses propriétaires, a été refait à neuf deux ans auparavant et pourtant, les clients le boudent. Qui de mieux que Wilhelmina Skogh pour en assurer la nouvelle direction ? Celle-ci, une self-made-woman qui a travaillé au Grand Hôtel en 1874, possède déjà plusieurs établissements, qui tous remportent un beau succès commercial. Il est temps que le Grand Hôtel devienne rentable. « Comment passait-on du statut d’employée à celui de cliente », puis de patronne, s’interroge Margareta Andersson, gouvernante principale du lieu et frappée par Knut, son mari, groom dans l’hôtel. Ottilia Ekman, quant à elle, a travaillé pour Wilhelmina Skogh à Rättvik. Lorsque, à son instigation, celle-ci lui propose une place au Grand Hôtel, elle accepte avec joie et finit par devenir son bras droit, provoquant désarroi et colère de nombre d’employés masculins. Ces femmes veulent tout révolutionner, au détriment des hommes, grondent-ils ! Côtoyant, de par sa profession, les « têtes couronnées » et autres vedettes de l’actualité (Sarah Bernhardt loge au Grand Hôtel), Wilhelmina Skogh est une femme de caractère, elle sait commander, elle sait aussi prendre son personnel en considération et s’entourer d’employés compétents. Son mot d’ordre ? « L’honnêteté fait gagner du temps. » La clé de la réussite ? Que le personnel forme une grande famille, au service de la clientèle, laquelle a tous les droits. De fait, les conflits de classe qu’un tel lieu peut générer ne sauraient ouvertement exister. Lorsque Torun, la sœur d’Ottilia portée sur la lecture est embauchée, le faste lui saute aux yeux. « Ces gens doivent avoir tellement d’argent, alors que tant d’autres meurent de faim. Un seul de ces lustres pourrait nourrir un village entier pendant un mois. » Ce à quoi Ottilia lui répond : « Garde tes opinions pour toi ou tu repartiras par le prochain train pour Rättvik, je te le garantis. Ce sont les clients qui paient nos salaires, et s’ils ne venaient pas ici, ils trouveraient rapidement un autre hôtel pour les servir, avec du personnel plus reconnaissant que toi. » Mais Torun, la seule vraie féministe parmi les personnages de ce roman, ne s’en tient pas là et parvient à trouver une place dans une librairie, ce qui convient mieux à son tempérament. « Il y a tant d’injustice et d’inégalités dans cette ville », dit-elle encore. Wilhelmina Skogh en convient, s’adressant à son mari : « Cette ville a vraiment deux visages. Tant de beauté et de splendeur, et pourtant tant de misère et de maladies. » Les Fabuleuses femmes du Grand Hôtel s’inspire directement de l’un des établissements les plus prestigieux de Stockholm. Ce n’est pas un roman féministe au premier degré (bien que le mouvement Tolfterna, 1892-1964, à l’initiative notamment de Ellen Key et en faveur de l’émancipation des femmes, y soit évoqué à différentes reprises), mais les femmes y tiennent un rôle plus que prépondérant et, sans revendications préalablement énoncées, montrent qu’elle sont tout à fait les égales des hommes.
* Ruth Kvarnström-Jones, Les Fabuleuses femmes du Grand Hôtel (De fenomenala fruntimren på Grand Hôtel, 2023), trad. de l’anglais Rosa Bachir, City, 2025