Bien entendu, le roman de Anneli Jordahl, Les Filles du chasseur d’ours, évoque d’emblée le classique de Aleksis Kivi, Les Sept frères. Mais il ne s’agit nullement de son pendant, sauf peut-être par son caractère épique. À la différence de l’écrivain finnois, Anneli Jordahl (née en 1960 à Östersund) met en scène non des hommes mais sept jeunes femmes et place l’action à l’époque contemporaine, au nord de la Finlande, « au milieu des très anciens et majestueux pins gris au tronc orné de polypores qui peuplent les forêts profondes ». Sept représentantes de la famille Leskinen, dont le père a été tué par un ours (l’une d’entre elles a dû achever l’animal d’une balle) et dont la mère est morte récemment. « ...On doit se tenir le plus loin qu’on peut des profs, des policiers, des pasteurs et des services sociaux », expliquait le chasseur d’ours dont la réputation, se félicitait-il, avait dépassé la contrée. « Leur seul but, c’est de nous diviser. » Depuis, elles vivent comme des sauvageonnes dans un grand dénuement et vendent régulièrement des champignons, des fruits, du gibier et d’autres denrées sur le marché. Si elles font figures d’attractions locales, personne ne leur cherche noise sauf lorsqu’elles s’aventurent avec quelque arrogance dans une festivité. « On les remarquait tout de suite même si, de loin, elles pouvaient ressembler aux autres marchandes de la foire (…). En général, elles surgissaient à deux ou trois. Chemise de flanelle, veste de cuir noir. Ce qui les distinguait, c’était l’odeur. Une odeur âcre et tenace de sève de pin, de sueur et de sexe pas lavé. » Quelle tribu ! Les parents morts, obligation leur est lancée par les autorités de réintégrer tant que faire se peut un parcours scolaire – elles ne sont jamais allées dans une école. Seule Elga, la cadette, si différente physiquement des autres, en approuve l’idée. Mais leur maison tombe en ruine et, incapables de la réparer ou de payer pour la faire remettre en état, elles s’enfoncent loin dans la forêt, jusqu’à retrouver la cabane qu’occupait parfois leur père – tyran domestique qui a fait souffrir leur mère : « La vérité, c’est que le vieux était un gros porc ». Là, les membres de la petite troupe se partagent plus ou moins équitablement les tâches. « Sœurs ! Soldates ! Regardez vos jambes. Regardez vos mains. Nul ne peut vous les ôter. Vénérez la force qu’elles contiennent. Nous devons nous honorer et nous élever mutuellement. Qui le fera, sinon nous ? Et nous devons travailler. Le plus dur possible. (…) Êtes-vous prêtes ? » Et toutes d’acquiescer avec une vigueur parfois simulée, sans jamais mettre en place une réelle solidarité ; les rapports entre elles sont marqués par la cruauté. On peut penser à certains romans déjantés de Jonas Jonasson en lisant Les Filles du chasseur d’ours, quand des personnages un brin fantasques sont entraînés dans des aventures qui les dépassent. Mais ici l’humour le dispute à la violence, rien n’est simple lorsque les règles sociales sont d’emblée abolies et que la vie en autarcie se révèle presque impossible. Les sept filles sont des enfants sauvages devenues grandes. Leur entêtement à vivre dans la forêt, par respect à une parole donnée alors qu’elles étaient petites, se heurte aux plaisirs de tous ordres qu’elles découvrent lorsqu’elles se confrontent à la civilisation : alcool, sexualité, nourriture jusqu’à se bâfrer, bien divers... Elles pensent, de par leur marginalité, obéir à leur père décédé, alors qu’elles sont la proie des hommes et des femmes rarement bien intentionnés à leur égard qu’elles rencontrent. Pour se protéger, elles adoptent un fonctionnement de secte, se soumettent à l’autorité de Johanna, l’aînée. La catastrophe est inévitable. Mais heureusement, des personnes leur viennent en aide sans arrières-pensées. La lecture et l’écriture sauvent celles qui souhaitent être sauvées. Via un personnage appelée Sunniva, Anneli Jordahl intervient dans le récit, montrant que l’opposition civilisation-forêt sauvage est factice. À l’heure des élucubrations d’un certain nombre de survivalistes, puisque à les en croire la fin du monde est imminente, Les Filles du chasseur d’ours est un roman à lire sans hésiter. Remarquable.
* Anneli Jordahl, Les Filles du chasseur d’ours (Björnjägarens döttrar, 2022), trad. du suédois Anna Gibson, L’Observatoire, 2024