C’est une fresque sans équivalent qu’a commencé à livrer Jan Guillou (né en 1944) avec Les Ingénieurs du bout du monde. Ce premier volume d’une série baptisée Le Siècle des grandes aventures (qui comprendra combien de volumes ? trois ? quatre ? plus ?) met en scène trois frères qui, à la mort de leur père, quittent leur île, Osterøya, en Norvège, pour devenir apprentis dans une corderie à Bergen. Travailleurs, ingénieux, consciencieux, ils sont remarqués par une société caritative, qui décide de leur octroyer une bourse à l’étranger – en échange, ils s’engagent, à leur retour, à participer à la construction de la ligne de chemin de fer Oslo-Bergen. En 1901, ils sortent tous trois diplômés de l’université de Dresde. Leurs parcours divergent à ce moment-là. Lauritz rentre en Norvège accomplir ce qui est attendu de lui ; Oscar, lui, apporte la modernité ferroviaire en Afrique, assistant, impuissant, aux massacres du colonialisme ; tandis que Sverre gagne Londres, où il tombe amoureux d’un lord et s’exerce à la peinture. Ce sont les joies et les déconvenues de ce dernier que Jan Guillou retrace dans le deuxième volume, Les Dandys de Manningham, montrant combien l’homosexualité, au pays d’Oscar Wilde, était traitée avec peu de considération, même dans les milieux artistiques. Passionnant, il n’y a pas d’autre mot pour résumer ces deux titres. Le premier, notamment, nous montre le travail de titan mené par des ingénieurs qui entendaient, avec raison ou non, apporter le progrès dans des territoires plutôt hostiles. Car les avancées technologiques semblaient pouvoir modifier la vie humaine – en mieux, évidemment. Le progrès était synonyme de travail plus facile, de production plus importante ; et aussi, aux yeux de beaucoup, d’égalité et de justice (cf. le discours du doyen de l’université de Dresde, à l’issue des examens : grâce au progrès, les guerres cesseraient bientôt !). Or, le « progrès » a surtout consisté en bombardements aériens, en camps de concentration, en chambres à gaz, en bombes atomiques, en surveillance généralisée, en… Le profit que l’homme en a tiré est assez relatif ! Tout, dans ces deux romans de Jan Guillou, connu en Suède comme un journaliste politique et d’investigation, tout est décrit avec un luxe de détails. On les imagine transposés au cinéma, quelque chose de grandiose pourrait être réalisé. C’est forcément avec impatience que nous attendons la suite (le deuxième volume s’achève en 1919). « …En suivant les péripéties de mes héros à travers l’Europe du XXe siècle, nous ne pouvons qu’être confrontés aux questions centrales posées par la littérature. Être humain, qu’est-ce que cela signifie ? Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes aujourd’hui ? (…) Prenons le large pour l’aventure. » (Jan Guillou)
Soulignons ici le remarquable travail de traduction de Philippe Bouquet, qui nous a déjà offert plusieurs titres de Jan Guillou (dont l’excellent La Fabrique de violence, par ailleurs adapté au théâtre sous le titre éponyme et disponible chez L’Élan, et la Trilogie d’Arn le templier – quatre volumes, en fait, chez Agone).
* Les Ingénieurs du bout du monde (Brobyggarna, 2011), trad. Philippe Bouquet, Actes sud, 2013
* Les Dandys de Manningham (Dandy, 2012), trad. Philippe Bouquet, Actes sud, 2014