« Vous qui travaillez dans le centre et qui plongez dans la foule au moment même où vous sortez du boulot, vous ne comprendrez jamais vraiment ce que cela peut faire de gagner sa vie dans une petite rue tranquille des faubourgs, à quatre ou cinq pâtés de maisons de la première ligne de tramway ou d’autobus. » Ainsi commence Un Été avec Monika, roman signé Per Anders Fogelström (1917-1998) dont le réalisateur Ingmar Bergman (1918-2007) s’était emparé pour son célèbre film éponyme (1953). Étrangement, le livre n’avait jamais été traduit en français. Un défi pour Vincent Dulac, traducteur, auteur des annotations et responsable des éditions Cupidus Legendi, dont le catalogue compte à présent dix titres, tous œuvres méconnues, voire inconnues, du riche répertoire littéraire nordique de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe. Ici, nous sommes au tout début des années 1950, à Stockholm. Le lecteur fait connaissance avec Harry Lund, dix-huit ans, « un petit gars pâlot aux cheveux blonds, qui avait souvent l’air absent », grandi trop vite, commis et coursier dans une maison de gros en porcelaine ; et Monika Eriksson, d’un an sa cadette, « la môme de l’entrepôt de fruits et légumes », les cheveux noirs, « le visage un peu enfantin », aux discussions souvent superficielles. Monika qui « avait connu des garçons avant lui, il n’y avait là rien d’anormal, rien à redire ». La description du quartier dans lequel ils vivent et travaillent ou celle du miteux café le Douze dans lequel ils se retrouvent, ne sont pas sans rappeler certaines pages d’un Eugène Dabit, d’un Henry Poulaille, voire d’un Émile Zola, avec les ouvriers et les employés qui se croisent dans des rues que de petits commerces de toutes sortes rendent vivantes. Les bruits sont quasiment restitués à chaque page, le lecteur hume l’odeur du pavé humide et de la « lavasse », cet ersatz de café servi alors que les restrictions dues à la guerre ne sont pas encore toutes levées, l’agitation des lieux résonne longuement. Monika et Harry sont deux grands enfants (« Deux enfants au soleil » aurait pu chanter Jean Ferrat : « La mer sans arrêt roulait ses galets/Les cheveux défaits, ils se regardaient... », collant presque mot pour mot au roman) avec des projets juste de leur âge, de leur temps et de leur classe sociale. Pour Monika, l’avenir ressemble aux longs-métrages qu’elle voit avec lui au cinéma « Garbio » : « Des images de films défilèrent dans sa mémoire, elle vit de belles personnes dans de beaux intérieurs, des femmes qui ne travaillaient pas et que personne n’insultait, dont l’existence se résumait à se faire belles et à se faire aimer. Des femmes qui étaient comme des secrets, inaccessibles, désirables. » Pour Harry, « l’escapade du jour lui avait fait découvrir un monde différent, grand ouvert, embelli de flots scintillants, de rochers chauds et de buissons verdoyants ; un monde de liberté. Et le jour d’après serait celui du turbin... » Celui du salariat avec son ennui, sa mesquinerie, son aspect sordide, pour un gamin sur lequel les adultes déversent leur rancœur plutôt que de chercher à briser leurs propres chaînes. Entortillés dans leur famille et leur boulot sans intérêt, tous deux montent dans un petit bateau afin de vivre leur amour, leur « rêve », d’une île à l’autre de l’archipel de la capitale suédoise, « seuls, seuls face au monde », entourés de « ils » menaçants – les autres, tous les autres. La précarité se rappelant à eux, ils en viennent à commettre des larcins dans les jardins et les maisons de vacances vides, façon Bonnie and Clyde à la toute petite semaine. « ...Tout cela ne durerait pas, ce n’était pas sérieux. » Eux qui se voulaient des « rebelles libres » se transforment peu à peu en « exclus », en « proscrits », mais pourtant l’expérience fait de l’un et l’autre des individus nouveaux. Harry y gagne son émancipation intellectuelle. L’histoire est des plus simples ainsi résumée et pourtant son intrigue captive le lecteur – à l’instar du roman Elle n’a dansé qu’un seul été du contemporain de Fagelström, l’écrivain Per Olof Ekström (1926-1981), adapté au cinéma par Arne Mattsson (1919-1995) sous le même titre (1951) et comportant également quelques scènes vaguement « osées », contribuant à donner de la Suède une image fausse de pays déluré. Dans Un Été avec Monika, le monde du travail, celui du bas de l’échelle sociale, est vu par un couple de jeunes Suédois. Les questions qu’ils se posent sont plus suggérées qu’énoncées. « ...C’est à peine s’ils se rappelaient que la bête vorace qui avait menacé de les engloutir, qui les avait soumis à sa loi et avait consumé leurs forces vitales, que cette bête qui semblait si loin à présent était toujours vivante. » Ils sont deux contre le monde entier, si hostile, et les sentiments qu’ils se portent leur permettent de le défier. Quand ils se mettent « en ménage », qu’un enfant naît, troisième partie du livre, c’est une autre paire de manches. La vie quotidienne peut laminer les plus folles espérances. Il n’est pas interdit de songer alors au roman d’André Remacle, Le Temps de vivre (1966) – après les fredaines, voici l’heure de rentrer dans le rang. La façon d’appréhender l’existence a sans doute énormément changé depuis les années 1950, il demeure que les années dites d’« apprentissage » – celui du salariat et de son emprise sur chaque instant de la vie, mais aussi celui de la liberté et des premières relations amoureuses – forgent un individu. « Sans savoir pourquoi, ils eurent le sentiment d’être vraiment libres pour la première fois. Ils ne s’étaient pas seulement débarrassés de leurs vêtements, ils avaient perdu autre chose. Ils ne ressentaient plus la honte, ni la gêne, ni même un peu d’excitation à se voir dans le plus simple appareil. Tout était si naturel, les choses étaient comme elles étaient, ils avaient tout laissé derrière eux et avaient à présent une grande liberté à partager. » Publié initialement en 1951, le roman, bel éloge de la nudité et de la sobriété, était étonnamment moderne : de par son sujet – le passage en une saison, un été, de l’enfance à l’âge adulte –, de par surtout le traitement de ce sujet, petite apologie de l’amour libre. Aujourd’hui, avec les réactionnaires de tout poil qui veillent sur ce qu’ils appellent les bonnes mœurs, facistoïdes, fréristes et adeptes du wokisme unis dans leur phobie de la liberté, de notre liberté, pas sûr qu’un éditeur l’ajouterait à son catalogue – sauf Cupidus Legendi, ce qui est tout à son honneur. Il y a un côté universel dans Un Été avec Monika, roman pourtant situé on ne peut plus en terres suédoises. Côté universel qui explique son adaptation cinématographique et son grand succès. Un film à voir, encore aujourd’hui, car tant de sensibilité en émane, et un livre à lire, d’une grande force, un classique méconnu.
* Per Anders Fogelström, Un Été avec Monika (Sommaren med Monika, 1951), trad. du suédois et annotations Vincent Dulac, Cupidus Legendi, 2023