Profitons de la récente parution d’un essai de Claude Le Manchec (ancien formateur et déjà auteur, par ailleurs, d’études sur Tchékov, Primo Lévi, Queneau, Kafka...), Stig Dagerman, La liberté pressentie de tous (1) pour préciser deux ou trois choses sur l’écrivain suédois auquel Jean-Marie Gustave Le Clézio avait rendu hommage à Stockholm, en 2008, lors de la cérémonie d’attribution de son prix Nobel de littérature. Rappelons également qu’il existe, parmi divers travaux publiés ces dernières années, une excellente biographie signée du traducteur Georges Ueberschlag, Stig Dagerman ou l’innocence préservée (2). À lire à toutes fins utiles et pour garder en mémoire des détails importants qui permettent de comprendre combien, empreinte d’engagement, la courte et intense vie de Dagerman fut toujours cohérente.
Car autant prendre les devants. Songeons ainsi à Louise Michel, saluée par les tenants d’un État dont elle se défiait : que de rues, d’écoles, d’établissements publics portant son nom. À George Orwell, socialiste de gauche si l’on peut dire, libertaire affirmé, aujourd’hui encensé par les uns et les autres et notamment par ceux qu’il se faisait une fierté de combattre. Qui, aujourd’hui, à gauche ou à droite, surtout à droite, ne reconnaît pas son génie visionnaire ? Qui ne salue pas la clarté de ses vues ? Depuis le milieu des années 1980, quand son célèbre roman 1984 est apparu comme prophétique, Orwell est cité par des ignares que Bradbury aurait pu mettre en scène dans Farenheit 451. L’écrivain britannique est partout dans la philosophie et la politique contemporaines, véritable Big Brother de la pensée. Les conservateurs le revendiquent depuis longtemps, retenant son anti-stalinisme (ce qui vaut aussi pour Koestler et quelques autres de cette génération) au détriment de son anti-franquisme et de son anti-nazisme.
Idem pour Camus. Tout le monde s’extasie de sa clairvoyance lors de la guerre d’Algérie, devant son bon sens humaniste face aux totalitarismes des années 1950. Tout le monde est devenu camusien (alors que s’affirmer sartrien, de nos jours, relève autant de la provocation que d’un ringardisme assumé). De fait, être philosophe, de nos jours, c’est apprendre à philosopher, autrement dit à voir le monde avec les yeux de l’auteur de L’Homme révolté.
Les héritiers des staliniens et des fascistes d’hier sont plus orwelliens qu’Orwell, plus camusiens que Camus. Ils reconnaissent enfin que la pensée libre, c’est-à-dire émise hors des carcans d’une stricte idéologie politique, est précieuse. Ils ont cherché à l’assassiner, ils consentent enfin à s’y convertir, allant, massacre de la rédaction de Charlie hebdo oblige, jusqu’à défendre le droit au blasphème, ce qui n’était pourtant pas leur tasse de thé. Fini d’encenser le communiste orthodoxe Aragon ou le fasciste bon teint Drieu la Rochelle, place aux auteurs d’obédience libertaire – lesquels n’ont pas vaincu, ils ne l’ont jamais véritablement cherché, mais sont tout bonnement récupérés.
Il semble que le temps où l’image de l’anarchiste faisait peur soit révolue. Tout le monde, enfin dans le milieu culturel et artistique, est devenu un peu anarchiste. C’est tellement tendance : ça ne mange pas de pain, pourrait-on dire aussi. Un Darien, un Céline, un Maurice Raphaël, voire un Paul Morand, etc., ces écrivains sulfureux d’hier sont allégrement classés parmi les anarchistes alors que leurs prises de position les classent parmi les réactionnaires. À quand Michel Houellebecq, Yann Moix et d’autres de cet acabit qualifiés de libertaires ou d’anarchistes par des incultes présentateurs d’émissions télévisées people ? Hausser la voix et proférer des saloperies machistes ou racistes, comme dans Causeur et d’autres magazines profondément trumpistes, ce n’est pas être anarchiste. Pas même contestataire. Juste beauf, démago, attardé. Limite, souvent, facho. C’est, surtout, se ranger parmi les fieffés cons.
De grands noms, de véritables consciences sont revendiqués par des pitres qui tiennent des propos contraires. Orwell, Camus... Comme l’écologie (permettons-nous cette parenthèse) : tout le monde est écologiste aujourd’hui, à commencer par les chasseurs qui, sans humour aucun, eux, se targuent d’être les « véritables écologistes ». Du coup, ceux, les Depardieu, Dupont-Moretti et consorts, qui brocardent autant qu’ils le peuvent les écologistes, apparaissent comme des hérauts affrontant la parole désormais commune. Affligeant. La contestation est aujourd’hui réactionnaire – pas toujours, mais trop souvent. Le phénomène n’est pas nouveau, il régit toute société prétendument démocratique et débouche sur des incontinents verbaux façon Trump, Poutine ou Erdogan.
Mais revenons à la littérature, la belle et stimulante littérature, celle de Stig Dagerman. Un jour ou l’autre, on peut le craindre, ce sera à son tour d’être recruté à son corps forcément défendant, lui qui mourut en 1954. Rien ne nous permet aujourd’hui de l’affirmer, mais les intellectuels de sa stature sont des proies idéales.
L’époque est à la perversion des idées. Non pas à l’émergence d’idées perverses mais d’idées perverties – ce qui peut revenir au même. Il n’est guère difficile d’imaginer un prochain article de Michel Onfray, par exemple, dans Éléments, la revue de la Nouvelle droite, dans Valeurs actuelles, l’hebdo « de qualité » (selon Emmanuel Macron, qui a été interviewé dans ses colonnes) de la droite extrême, ou dans son « mook » bien mal nommé Front populaire. Un article élogieux, consacré à Stig Dagerman ? Passons la tête par-dessus l’épaule du philosophe en train d’écrire : l’écrivain suédois n’aurait-il pas révélé de secrètes sympathies pour le régime nazi en publiant Automne allemand ? Rappelons que ce volume est le récit, sous une forme journalistique, que Dagerman fit dans l’Allemagne d’après-guerre, à l’instigation du périodique Expressen. Il déplorait les dégâts du nazisme et de la guerre, lui qui arpenta un pays en ruines sur tous les plans : édifices et infrastructures détruits, tout autant que la riche pensée germanique d’avant le national-socialisme. Il regrettait que l’idée d’être « citoyen du monde » (l’ancien pilote de chasse américain Garry Davis sillonnait la planète pour lancer un mouvement ainsi intitulé (3)) soit plus difficile que jamais à mettre en œuvre. Dagerman ? Un antinazi et, autant que faire se pouvait, un anti-guerre. Ce livre, Automne allemand, ou un autre, avec des phrases sorties de leur contexte, et voilà l’auteur qui sert d’étendard pour des causes qu’il aurait réfutées. « L’anarcho-syndicalisme, c’est l’étoile polaire de l’écrivain Stig Dagerman », observe Georges Ueberschlag.
Précisons ici que Stig Dagerman, plus connu en France pour son court texte donné comme testamentaire, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (4), que pour le reste de son œuvre, fut d’un point de vue politique le digne fils de son père – militant anarcho-syndicaliste, membre dès 1920 de la SAC (Sveriges Arbetares Centralorganisation) : « Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu... (…) Je n’ose (…) jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. » Précisons également que la lutte antifasciste l’anima tout au long de sa brève vie – sa première épouse était, ce n’est pas un hasard, la fille de militants antinazis allemands, partis combattre dans les rangs républicains en Espagne, et réfugiés en Suède. Qu’il publiera jusqu’à ses derniers jours ses « billets » dans Arbetaren, organe de la SAC. Songeons au poème qu’il écrivit quelques mois avant sa mort, « Oncle Sam et le gentil garçon » (le « gentil garçon » se nommant « Petit Franco » !), montrant que sa palette artistique n’excluait pas l’humour et notamment l’ironie. On peut se dire qu’aujourd’hui Dagerman ne serait pas épargné par les intégristes de... tous poils.
En France, où une bonne partie de ses ouvrages ont été traduits et publiés (à quand sa correspondance ?), le caractère anarchiste de Dagerman a déjà été analysé longuement dans les revues Plein chant (n°31/32, 1986), À contretemps (n°12, 2003) et Marginales (n°6, 2007). « ...Malgré ses conflits intimes, il n’y a eu aucun reniement dans la vie de Dagerman », rappelle Georges Ueberschlag. Érudit, convaincant, s’appuyant sur les écrits divers de l’écrivain, Claude Le Manchec le souligne lui aussi. Il plonge dans l’intimité de l’œuvre de Dagerman, que le doute caractérisait au point, on peut l’affirmer, de causer sa mort. Ses romans, ses nouvelles, ses drames et ses reportages n’ont pas vieilli, ses thèmes récurrents puisés dans l’existentialisme restent d’actualité : « Une tension extrême anime donc cette œuvre, partagée entre une inscription forte dans le temps et une sortie du temps. »
Dans l’espoir que La Dictature du chagrin, selon le titre de l’une de ses nouvelles, ne l’emporte pas à son tour...
Thierry Maricourt
(article paru dans la revue Chroniques noir et rouge n°3, décembre 2020 - Abonnements 4 n°, 20 €, éditions Noir et rouge, 75, avenue de Flandre, 75019 Paris)
(1) Claude Le Manchec, Stig Dagerman, La liberté pressentie de tous, Le Cygne, 2020
(2) Georges Ueberschlag, Stig Dagerman, ou l’innocence préservée – Une biographie, L’Élan, 1996. En vente aux éditions de l’Élan, BP n°90655, 62030 Arras cedex, 20 €, franco de port
(3) Cf. le livre que Michel Auvray vient de lui consacrer : Histoire des citoyens du monde, Imago, 2020
(4) Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Vårt behov av tröst är omättligt), trad. Philippe Bouquet, Actes sud, 1984