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Journal d’un artisan

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Il y a beaucoup de choses à dire sur Le Journal d’un artisan de Ole Thorstensen. D’abord, que ce livre appartient à ce courant nommé la « littérature prolétarienne », courant qui a eu ses lettres de noblesse en France (dans les années 1930, les « prolétariens » devisaient avec les surréalistes du « rôle de l’art ») et qu’il a rencontré le succès en Suède, où deux auteurs issus du monde du travail ont été célébrés par le Prix Nobel de littérature (Harry Martinson et Eyvind Jonhson, en 1974). Ensuite, qu’il est rare qu’un auteur s’attachant uniquement à décrire son travail, comme c’est le cas ici, produise un ouvrage aussi agréable à lire. Qu’en dépit du sujet (le lecteur apprend les rouages du métier de charpentier et de menuisier), Ole Thorstensen développe une intrigue qui incite à tourner les pages. Décrochera-t-il ou non son contrat ? s’interroge le lecteur. Et si oui, dans quelles conditions accomplira-t-il la rénovation du grenier de l’appartement du jeune couple avec ses deux enfants ? Titulaire d’un CAP de menuisier, Ole Thorstesen présente dans ce livre, Le Journal d’un artisan, le monde du travail au quotidien. Ceux qui se permettent de le critiquer sans en connaître les difficultés recueillent sa rouerie - laquelle est imprégnée de ce que l’on peut appeler un sentiment de classe : « Si quelqu’un peut plaisanter avec les artisans danois et ce qu’ils boivent, c’est bien nous, les copains, et pas un bureaucrate goguenard piégé dans un uniforme dont il n’a même pas conscience. » L’auteur s’interroge aussi sur « la qualité du travail » : doit-il tenir compte de ceux qui l’effectuent (des enfants, en Asie, par exemple) ou de son impact environnemental ? La publication de cet ouvrage montre qu’il existe des lecteurs pour une littérature axée sur les réalités de ce que nous vivons chaque jour et pas uniquement préoccupés par les petits soucis des prétendus grands de ce monde. Un bon livre, qui, comme tout bon livre, donne au lecteur l’impression d’être un peu moins bête une fois sa lecture terminée.

 

* Ole Thorstensen, Journal d’un artisan (En snekkers dagbok, 2015), trad. Alex Fouillet, Gaïa, 2018

 

Le Registre de l’inquiétude

Linn Ullmann (née en 1966 à Oslo) est la fille de l’actrice Liv Ullmann et la cadette de Ingmar Bergman. Dans Le Registre de l’inquiétude, elle entreprend de raconter les dernières années de la vie du cinéaste (1918-2007), revenant sur tel ou tel passage significatif pour elle. Comme ces projections auxquelles il la convie dans la salle aménagée dans sa maison sur l’île de Fårö. Il arrive toujours pile à l’heure, la ponctualité est pour lui grande qualité. Elle comprend que quelque chose ne va pas quand il survient en retard, oh, un léger retard, quelques minutes, et qu’il ne s’en rend pas compte. Il perd la tête, ne fait plus la différence entre le rêve et la réalité. « Devenir vieux est un labeur. » Elle décide de l’interviewer. Hélas, le son est mauvais : « Le micro du magnétophone avait capturé tous les bruits de la pièce, y compris nos voix, et composé sa propre cacophonie de sifflements, battements, crépitements, chuchotements, crépitements. » Non, ce n’est pas le titre d’un film de Bergman, c’est l’impression qu’elle éprouve à l’écoute des enregistrements, après le décès de son père. « Ça prenait du temps de mourir, ça se passait, et si quelqu’un m’avait demandé cet été-là : ‘Comment est-il maintenant ?’, j’aurais répondu qu’il était couché à se mourir... » Un livre pudique sur un père et sa fille, sans épanchement de sentiments, juste la vie qui est, qui s’en va, les souvenirs qui subsistent.

 

* Linn Ullmann, Le Registre de l’inquiétude (De Urolige, 2015), trad. Céline Romand-Monnier, Actes sud, 2018

 

Vigdis la farouche

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Certains livres sont épuisés. De grands livres. Personne ne le remarque jusqu’au jour où… Un éditeur qui fait un travail d’éditeur (il en existe) se dit qu’il faut remédier à ce cruel manque. Et il le réédite, même si les « commerciaux » lui prédisent le bide car l’heure n’est plus, mais alors plus du tout, à ce type de littérature. Nous inventons, là : nous ne savons pas comment s’est effectuée la réédition du roman Vigdis la farouche de Sigrid Undset (1882-1949), Prix Nobel de littérature en 1928 et grande voix malheureusement un peu oubliée des lettres norvégiennes – sinon, vraisemblablement, par un coup de cœur. La figure de Vigdis, inspirée des personnages à l’emporte-pièce des sagas islandaises, continue de toucher les lecteurs, plus d’un siècle après être sortie de l’imagination de son auteure. Une histoire d’amour et surtout de destinée, quand tout semble tracé et inéluctable… Si la partie de l’œuvre de Sigrid Undset qui se situe dans une période contemporaine a peut-être vieilli, celle qui prend place beaucoup plus tôt dans l’Histoire demeure passionnante – et Vigdis la farouche en fait partie. Ajoutons que les illustrations de Julien Brunet, en noir et blanc, répondent fort bien au texte.

 

* Sigrid Undset, Vigdis la farouche (Fortællingen om Viga-Ljot og Vigdis, 1909), trad. Mme Metzger, ill. Julien Brunet, postface de l’éditeur, La Robe noire, 2015

Ange de nylon

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L’amour maternel va de soi, dit-on. Très rarement a-t-il été contesté. Il s’agit d’un instinct, contre lequel on ne peut rien faire. On sait pourtant que cet avis n’est plus unanimement partagé. L’amour maternel s’apprend. Ou ne s’apprend pas. Tel est le sujet du roman de Helene Uri (née en 1964), Ange de nylon. Beate et Bernt vivent une belle histoire d’amour et décident, maintenant qu’ils se sont mariés, d’avoir un enfant. Comme Beate s’y attendait, c’est une fille, Sofie, dite Fie. « Fie était une enfant programmée, désirée. (…) Je croyais que j’aimerais mon enfant. Toute autre éventualité était inconcevable. » Mais rien ne se passe comme prévu, Beate ne ressent pas d’amour pour Fie. Ou elle ne croit pas en ressentir. Elle s’interroge, regarde sa fille avec agacement, jusqu’au jour où Fie est renversée par une voiture et meurt. Sa mère culpabilise. C’est de sa faute à elle. Le père culpabilise également. Mais, retournement de situation, Beate finit par comprendre qu’elle aimait sa fille, « c’est pour cela que ça fait si mal de l’avoir perdue ». Helene Uri aborde ici avec sensibilité un sujet très délicat, peu traité : l’amour parental est-il inconditionnel ? Elle s’en sort plutôt bien.

De Helene Uri, docteur en linguistique avant de se consacrer à l’écriture, rappelons que l’on trouve également le roman Trouble (en toile de fond, la pédophilie) récemment réédité chez… Milady, spécialiste de ce que l’on appelait les romans à l’eau de rose, plus épicés aujourd’hui !

 

* Helene Uri, Ange de nylon (Engel av nylon, 2003), trad. Alex Fouillet, Presses universitaires de Caen (Fabulæ), 2015

* Helene Uri, Trouble (Den Rettferdige, 2009), trad. Alex Fouillet, JC Lattès, 2011