Très forte, Maren Uthaug (née en 1972 à Kautokeino, auteure et également illustratrice de bd), puisqu’elle parvient, avec son roman Une Fin heureuse, à presque persuader le lecteur rationaliste et athée que nous sommes à croire en l’existence des fantômes ! Et ce, en proposant une fiction linéaire somme toute classique, jusqu’au moment où le... disons le para-normal se mêle à l’intrigue et que le lecteur se trouve embarqué sans y prendre garde dans une histoire peu banale où l’humour est constamment présent. Nicolas Christiansen, le narrateur, prévient d’emblée : « Contrairement à beaucoup de déviants, moi et les gens de mon espèce n’avons pas de communauté. Il n’y a ni bistro ni boîte de nuit qui nous sont réservés, ni thérapie de groupe où nous pourrions nous serrer les coudes (…). Évidemment, c’est parce que c’est interdit. Mais ça a beau être interdit, c’est un fait. » Issu d’une famille de croque-morts de père en fils depuis plusieurs générations, il entretient un rapport très particulier avec la mort, fait plus d’attirance que de répulsion. Le premier Christian est le fils d’un Danois survivant d’un naufrage et d’une Polynésienne. Il ne peut rester sur l’île de Tikopia car la population ne doit pas dépasser les neuf cent quatre-vingt dix habitants. Au terme d’un périple, il arrive à Copenhague où il devient vite le spécialiste des défunts, celui qui empêche leur âme de revenir hanter les vivants. D’autres prénommés Christian lui succèdent, tous liés de par leurs fonctions aux métiers de la mort : Christian II, Christian III, Christian IV, Christian V. Heureusement, un tableau récapitulatif, dont on se demande d’abord l’utilité, vient remettre la lignée et nos idées en place. Puis surgit Nicolas. « Qui peut s’étonner que j’aie été la risée de l’école ? Ma mère était lesbienne, mon père attardé, et j’habitais dans la maison de la mort. » La proximité des cadavres, que sa mère lave et vêt pour leurs obsèques, le rend nécrophile. Il en a d’abord honte, avant de se faire une raison. À part cela, sa vie n’est-elle pas tout à fait conforme aux critères sociaux ? Un boulot, une femme, des enfants... « Les livres d’histoire regorgent de nécrophiles qu’on admire, voire qu’on divinise, et qui ont du pouvoir », songe-t-il sans chercher à réellement se défendre, ajoutant : « ...je suis convaincu que c’est beaucoup plus courant qu’on ne le pense ». Avec ses deux précédents romans traduits en français, Et voilà tout et Là où sont les oiseaux, Maren Uthaug nous avait laissé quelque peu sur notre faim. Aujourd’hui, force est d’avouer que son récit joue intelligemment avec la réalité et la fiction, au point de finir par être particulièrement bluffant : quand l’un de ces personnages parle aux fantômes animé du désir de vouloir procréer avec une disparue, ou quand un autre aménage sa vie quotidienne dans l’arrière-boutique des pompes funèbres avec le cadavre d’une femme... ! Une Fin heureuse est un étonnant turn-over qui suscite mille questions – sur la place de la mort dans nos sociétés, par exemple, sur nos limites à la tolérance ou sur le pourquoi des tabous. Une lecture entrecoupée, pourquoi pas ? de la chanson de Brassens, Les Funérailles d’antan, si appropriée. Un excellent roman sur un sujet peu évident... Et comme quoi, on peut rire de tout.
* Maren Uthaug, Une Fin heureuse (En lykkelig slutning, 2019), trad. du danois Françoise et Marina Heide, Gallmeister,2023