Q-R-S

L’Espoir des Neshov

004819531 1

L’Espoir des Neshov, de Anne Birkefeldt Ragde, conclut les trois volumes précédents : La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov et L’Héritage impossible. Une trilogie familiale, dans laquelle des événements survenaient et incitaient le lecteur à avancer dans le récit. Rien de tel ici, puisque nous retrouvons les personnages quelque temps après : chacun est rentré chez lui et vit sa vie – celle de responsable d’une entreprise de pompes funèbres pour l’un (Margido) ; de femme trompée qui s’en fiche pour l’autre (Torunn) ; ou encore, de jeunes pères (pour Erlend et son compagnon Krumm). Tout cela est bien gentil mais pas franchement passionnant, d’autant que les descriptions de courses alimentaires ou vestimentaires sur Internet ou la préparation de plats se succèdent, tout cela dans des milieux où l’argent n’est pas le premier des soucis. Les parturientes – par exemple – qui ne mènent pas « une vie de pacha » dans une « clinique privée » apprécieront. Mignon ? Limite. En espérant que cette « trilogie » ne comportera pas un cinquième volume. Mais au détour d’un chapitre, l’auteure s’insurge contre le sort que les cinéastes des studios Disney ont réservé au conte d’Andersen, La Reine des neiges, et là, nous ne pouvons que l’approuver : « ...Une version simplifiée, édulcorée et bourrée de stéréotypes sur les genres, alors que l’histoire parlait en réalité de deux pauvres enfants, Kay et Gerda, et non pas de deux sœurs qui ressemblaient à des blogueuses en quête de célébrité, minces comme un fil, à la taille de guêpe. »

 

* Anne B. Ragde, L’Espoir des Neshov (Alltid tilgivelse, 2016), trad. Hélène Hervieu, Fleuve, 2017

 

Une Femme dans la nuit polaire

Unknown 295

Publié pour la première fois en Autriche en 1934 (et en français, chez Denoël, en 1952), ce roman, Une Femme dans la nuit polaire, relate le séjour de Christiane Ritter (1897-2000) auprès de son mari, Hermann, sur l’île du Spitzberg. Celui-ci, trappeur, insiste pour qu’elle vienne le rejoindre. Elle hésite d’abord. « …Pour moi, comme pour tout Européen calfeutré dans son existence confortable, un séjour prolongé dans les régions polaires signifiait (…) une double misère : un froid sibérien, dans le sens littéral du mot, et une solitude pesante, continuelle, intolérable. » Elle finit pourtant par se laisser convaincre et, l’été 1933, accoste au nord de l’île. Il lui faut très vite s’adapter à une existence rudimentaire et s’imposer, comme femme, face à son mari et à Karl, compagnon de chasse de celui-ci. « …J’ai l’impression d’être bien petite, une pauvre fourmi perdue dans un univers démesuré. » Mais la jeune femme a des ressources et surmonte vite ses réticences, découvrant que la vie dans cet espace sauvage, avec la « splendeur lumineuse du paysage », peut ne pas manquer d’attraits. Une Femme dans la nuit polaire évoque par moment les récits de Jack London, quand l’homme – ou, ici, la femme – doit faire face aux éléments déchaînés pour survivre. Bien que l’époque et les conditions soient différentes, on peut penser aussi au Voyage d’une femme au Spitzberg de Léonie d’Aunet. « L’Arctique ne dévoile pas ses mystères à ceux qui ne font que l’effleurer. (…) Il faut avoir vu de ses propres yeux cette mort de toutes choses, pour apprécier la vie : le retour de la lumière dans la magnificence de la glace, la juste ordonnance de l’univers, c’est là que résident le secret de l’Arctique et sa beauté grandiose. » D’une lecture aisée (et ne s’attardant pas sur les relations entre la narratrice et son mari, qui ne couchent apparemment jamais ensemble), on comprend vite pourquoi ce livre fait partie des classiques de la littérature dite polaire. Issue d’une famille d’intellectuels, Christiane Ritter se fera ensuite connaître comme peintre.

 

* Christiane Ritter, Une Femme dans la nuit polaire (Eine frau erlebt die polarnacht, 1938), trad. de l’all. (Autriche) Max Roth, Denoël, 2018

Un Fugitif recoupe ses traces

Aksel Sandemose Un Fugitif recoupe ses traces

S’il est un livre qui fut longtemps précédé par sa réputation, c’est bien celui-ci, Un Fugitif recoupe ses traces, du Dano-Norvégien Axel Nielsen, dit Aksel Sandemose (1899-1965). Né à Nykøbing-Mors, dans le Jutland, petite ville immortalisée plus tard dans son œuvre sous le nom de Jante, Sandemose choisira la Norvège comme patrie littéraire. En France, ce livre n’a été traduit qu’en 2014. Ce n’est pas un roman policier, certes, bien qu’un meurtre soit annoncé dès les premières pages. Un meurtre déjà ancien, dont le narrateur s’accuse, dont il use surtout pour parler de ce qui fut sa vie et celle des siens dans cette petite ville fictive de Jante. « Pour moi, il n’existe pas d’endroit plus sordide au monde. » Voilà qui est dit ! Un Fugitif recoupe ses traces n’est peut-être même pas à proprement parler un roman, plutôt une suite de récits qui se répondent, se complètent, forment un ensemble cohérent qui finit par laisser apparaître le portrait psychologique du narrateur, Espen Arnakke (qui apparaît dans quatre romans), né à Jante et fils d’ouvrier, et surtout celui d’une ville selon lui terriblement oppressante. « Comment un être peut-il se trouver une âme dans un milieu pareil, comment Jante peut-elle enfanter autre chose que des esclaves – ainsi qu’un ou deux scorpions ou meurtriers ? » Les dix commandements de la « loi de Jante » ont mille fois servi à illustrer, à tort ou à raison, la rigidité morale des Pays nordiques : « 1. Tu ne dois pas croire que tu es quelque chose. 3. Tu ne dois pas croire que tu es plus intelligent que nous. 6. Tu ne dois pas croire que tu vaux mieux que nous. » Et ainsi, à l’avenant. Il s’agit d’une fiction, rappelons-le, mais les critiques de tous poils des sociétés nordiques, à commencer par les Nordiques eux-mêmes, spécialistes s’il en est de l’autocritique, ont cru distinguer dans ces « commandements » l’essence d’une culture. Résistant réfugié en Suède durant la Deuxième Guerre mondiale, écrivain polémiste qui signa des articles dans la presse ouvrière, Aksel Sandemose fut assez précurseur dans sa façon de décrire le monde, associant volontiers politique, psychanalyse et sexualité. Plusieurs de ses romans ont été publiés en France (Le Loup-garou, R. Laffont ; Le Marchand de goudron, Actes sud ; Le Clabaudeur, L’Élan…).

 

* Aksel Sandemose, Un Fugitif recoupe ses traces (En flykting krysser sitt spor, 1933), trad. Alex Fouillet, préf. Philippe Bouquet, Presse Universitaires de Caen/OFNEC, 2014

Onzième roman, livre dix-huit

005534902

Dans sa préface, l’écrivain japonais Haruki Murakami se lance dans l’explication du titre de ce roman de Dag Solstad, Onzième roman, livre dix-huit(tout simplement parce que sur dix-huit livres publiés, celui-ci est le onzième roman de Dag Solstad) et révèle par ailleurs pourquoi il considère ce livre comme une œuvre remarquable. Le percepteur Bjørn Hansen (« ...un homme qui avait eu la chance de pouvoir tout quitter... ») laisse derrière lui son épouse et leur enfant de deux ans pour rejoindre à Kongsberg, petite ville à soixante-dix kilomètres à l’ouest d’Oslo, Turid Lammers, une comédienne dont il est follement épris. Les représentations théâtrales les rapprochent, avant de les éloigner. Quatorze ans plus tard, le couple se sépare. Bjørn Hansen loge seul dans un appartement, jusqu’à ce que son fils se rappelle à lui et vienne emménager pour mener des études d’opticien. Écrit d’une traite, avec très peu de retours à la ligne ou de chapitres, ce roman aux accents kafkaïens met en scène un homme que l’on peut qualifier de quelconque, qui ne voit le monde qu’au travers de sa personne et qui est, de fait, peu sympathique. Un employé du Trésor public, qui avoue avoir le cœur brisé lorsqu’il doit confisquer « leur appartement aux gens ordinaires incapables d’honorer leurs engagements. (…) ...Mais nul ne le voit sur mon visage car mes sentiments ne peuvent de toute façon pas aider les gens concernés. » Un huissier tiendrait-il un autre discours ? Un jour, on ne sait trop pourquoi, une idée terrible le traverse, et il s’associe avec un médecin de ses amis et un autre médecin de Vilnius pour la réaliser. « ...Il ne voyait absolument rien de génial à avoir réussi à tromper les gens en leur faisant croire qu’il était paralysé et de ce fait se retrouvait cloué à un fauteuil roulant, alors qu’en vérité il n’avait pas le moindre problème de santé... » Onzième roman, livre dix-huitne compte que des anti-héros plongés dans une existence sans sel. Roman étonnant, sur la banalité de l’être, pourrait-on dire sans vouloir paraphraser Hannah Arendt, quand cet être flirte avec un mal anodin, heureusement peu conséquent. Dag Solstad (né en 1941) est traduit dans de nombreuses langues et, en Norvège et dans les Pays nordiques, a reçu des prix prestigieux pour l’ensemble de son œuvre. Celle-ci a pourtant d’abord été accueillie sèchement, Solstad faisant profession de foi marxiste. Avec son acolyte Jon Michelet (par ailleurs connu ici comme auteur de romans policiers), il est célèbre comme spécialiste du football. On ne trouvait traduit de lui qu’un roman, Honte et dignité (trad. Jean-Baptiste Coursaud, Les Allusifs, 2008). Onzième roman, livre dix-huitlui procurera sans doute de nouveaux lecteurs attentifs.

 

* Dag Solstad, Onzième roman, livre dix-huit(Ellevte roman, bok atten, 1992, 2005 ; préface Haruki Murakami, trad. du japonais Jean-Baptiste Flamin), trad. Jea n-Baptiste Coursaud, Noir sur blanc (Notabilia), 2018

 

Zombie nostalgie

Zombie nostalgie stene exofictions

L’idée de départ de Zombie nostalgie de l’écrivain norvégien Øystein Stene (né en 1969) a un air de déjà vu et pourtant, le lecteur se laisse prendre : un individu s’éveille quelque part, dans un lieu nommé Labofnia apprend-il rapidement, sans avoir conscience de son identité. Qui était-il ? Que fait-il là ? Il est un être neutre, « une sorte de personnage général, dépourvu de tout ce qu’on associe au mot ‘personnalité’ » : « Tout ce qui vous singularise en tant que personne – traits de caractère, souvenirs intimes, préférences affectives, caractéristiques physiques – semble effacé. » Il va peu à peu s’installer dans la « communauté autonome insulaire et démocratique » de Labofnia. Ou plutôt, le gouvernement lui donne un nom, un travail, un logement. Et il découvre que Labofnia est une île et que les humain, êtres plutôt différents de lui en dépit d’une ressemblance physique, la contrôlent et se méfient de ses habitants. Pourquoi ? Le roman est plutôt agréable à lire mais perd de son intérêt lorsque, comme l’indique le titre, il ne nous conte plus qu’une histoire de zombie. Les morts-vivants sont-ils parmi nous ? Comment les considérer, dans la mesure où ils ne poursuivent qu’un but : se rassasier d’être humains !

 

* Øystein Stene, Zombie nostalgie (Zombie nation, 2014), trad. Terje Sonding, Actes sud, 2015

Car si l’on nous sépare

stromme munch

Edvard Munch n’a sans doute pas volontairement cultivé le mystère autour de sa personne mais, comme avec tout artiste de cet acabit, son caractère sombre a suscité nombre d’interrogations, lesquelles ont alimenté les secrets autour de son œuvre. Celles qui permettent à Lisa Stromme de tracer l’intrigue de ce beau roman, Car si l’on nous sépare. L’auteure (née en 1973), Anglaise qui vit aujourd’hui en Norvège, imagine ici une liaison entre Munch et Tullik, une jeune femme d’Ågårstrand. Liaison prohibée par la famille de celle-ci, qui considère, à l’instar de nombre de ses contemporains, le peintre comme un fou. Son œuvre est en effet tellement novatrice, tellement provocatrice… Comment la comprendre ? « J’essaye de peindre les questions insolubles que nous pose l’existence, toutes ces choses qui nous laissent perplexes. J’essaye de peindre la vie telle que nous la vivons », affirme Munch sous la plume de Lisa Stromme. Dans sa postface, celle-ci explique avoir inventé cette liaison, ou tout au moins avoir pris énormément de libertés avec la biographie de Munch. Le titre anglais de ce roman, The Strawberry girls, La Cueilleuse de fraises, met plus l’accent sur Johanne Lien, l’autre personnage principal (ils sont trois, donc : Edvard Munch, Tullik Ihlen et Johanne Lien), ici la narratrice. Cette jeune servante de seize ans, au service de la famille Ihlen et surtout de Tullik, peint elle-même et, du coup, observe Munch avec sympathie. Amie de Tullik qui fait d’elle sa confidente, elle voit la jeune femme s’enfoncer dans les affres d’un amour désespéré. Roman empreint de sensibilité qui permet d’aborder l’œuvre de Munch, dont certaines toiles apparaissent au fur et à mesure de l’intrigue, par un biais peu conventionnel.

 

* Lisa Stromme, Car si l’on nous sépare (The Strawberry girl, 2016), trad. de l’anglais Séverine Beau, HarperCollins, 2017

Le Livre de la mer ou l’art de pêcher un requin géant...

le livre de la mer

Le Livre de la mer ou l’art de pêcher un requin géant à bord d’un canot pneumatique sur une vaste mer au fil de quatre saisons fait partie de ces livres difficiles à classer. Doit-on opter ici pour le roman, le roman d’aventures quelque peu à la Jack London (pensons à La Croisière du Snarck) ou à la Herman Melville (Moby Dick), un ouvrage forcément dépaysant. Ou pour l’essai, brillant, érudit, sur la vie marine. Ce livre permet plusieurs approches et se laisse tranquillement dévorer en dépit du sujet initial : quand deux amis se retrouvent pour une partie de pêche au requin du Groenland, forcément pas de tout repos. Passant d’une anecdote à une autre et emmenant le lecteur de l’océan Atlantique à la mer de Barents en s’arrêtant longuement dans les îles Lofoten, Morten A. Strøksnes (né en 1965, journaliste et photographe) relate non seulement la vie des pêcheurs (« il régnait des conditions féodales en mer et, à bien des égards, les pêcheurs étaient les fermiers des propriétaires ») que celle de leurs proies, ces poissons considérés uniquement comme de la matière à exploiter. « Une baleine bleue peut avoir plus de huit mille litres de sang dans le corps, et les dépeceurs pataugeaient sans cesse dans la graisse, le sang et la chair pendant les quatre mois que durait la saison. » Les passages de l’ouvrage sur les baleines et autres rorquals et cachalots ne peuvent que révolter tout ami du monde animal. Pourchassées, tuées en grand nombre et notamment par la flotte norvégienne encore aujourd’hui, les baleines sont en voie de disparition, comme de nombreuses espèces de poissons, pourtant indispensables à la régulation de la vie des océans. C’est donc à une partie de pêche que le narrateur convie le lecteur, mais plus le récit avance et plus le cœur de ce lecteur se soulève, non pas à cause du mal de mer mais en raison des traitements infligés aux poissons par les pêcheurs et aux pêcheurs par la mer et leurs patrons. Les pêcheurs de naguère perdaient souvent la vie en mer, comme une fatalité, et ceux d’aujourd’hui, sur les bateaux usines, connaissent le sort des prolétaires en usines. « Bateau surchargé + paquet de mer + eau glacé = noyade. » Nul besoin d’inventer des monstres marins, à l’instar de l’évêque catholique Olaus Magnus (1490-1557), contraint à l’exil et auteur d’une Carta marina et d’un bestiaire quasi fantastique des animaux vivant dans l’océan, que Morten A. Strøksnes convie un moment. L’auteur restitue avec brio la vie des pêcheurs et, de fait, celle des animaux marins, montrant que toutes sont liées et que toutes sont menacées par les activités humaines et la pollution qui en émane. « Par nos activités, nous exterminons les espèces à un rythme étourdissant, car nous sommes parvenus à une hégémonie sur terre, et nous régnons aussi sur les océans. » Un beau documentaire animalier et… humain, en somme.

 

* Morten A. Strøksnes, Le Livre de la mer ou... (Havboka eller kunsten å fange en kjempehai...), trad. Alain Gnaedig, Gallimard, 2017