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Le fleuve littéraire de Per Petterson

Per Petterson fait partie de ces écrivains discrets, qui composent une œuvre livre après livre sans prétendre à chaque fois nous mettre entre les mains le « roman du siècle ». Pourtant, ses romans, une fois lus, difficile de les oublier. Per Petterson fait partie de ces écrivains patients, qui conquièrent à chaque livre un public exigeant et attentif. En France, les éditions Circé avaient publié Jusqu’en Sibérie et Dans le sillage, deux romans peut-être trop intimistes pour valoir d’emblée à leur auteur la reconnaissance qu’il méritait. Jusqu’en Sibérie traçait le portrait d’une ouvrière danoise (dans des lieux, tel ou tel quartier d’Oslo ou l’île de Læsø, au Jutland, que le lecteur retrouvera plus tard) : « un très très beau récit », affirmait Denis Ballu, spécialiste s’il en est de la littérature et du cinéma nordiques (Nouvelles du Nord n°15, 2003). Quant à Dans le sillage, c’est d’un père et de son écrivain de fils que Per Petterson nous entretient, personnages qui réapparaîtront également, à peine modifiés, par la suite. Les éditions Gallimard nous ont ensuite proposé Pas facile de voler de chevaux, qui a enfin valu à Per Petterson un certain succès. « On allait voler des chevaux. C’est ce qu’il a dit quand j’ai ouvert la porte du chalet d’alpage où j’habitais avec mon père cet été-là. J’avais quinze ans. C’était en 1948, aux premiers jours de juillet. Les Allemands avaient quitté le pays trois ans plus tôt, mais j’ai l’impression qu’on n’en parlait plus. Pas mon père en tout cas. Il ne parlait jamais de la guerre. » La guerre, qui, justement, va constituer la toile de fond de ce roman subtile et nostalgique. Avec Maudit soit le fleuve du temps, l’écrivain confirme son talent : réussir à faire d’individus de la vie de tous les jours des personnages hauts en couleur, que le lecteur, le livre terminé, a l’impression de connaître depuis toujours. Je refuse nous entraîne dans une histoire d’amitié – d’amitié perdue, d’amitié espérée, retrouvée, incertaine. Avec, comme précédemment, des personnages puisés dans la vie quotidienne, tout en nuances, et un narrateur inséré à moitié seulement dans la société.

Né en 1952, Per Petterson est l’une des grandes plumes de la littérature norvégienne d’aujourd’hui. Ses romans s’imbriquent les uns dans les autres, à cheval entre la Norvège et le Danemark souvent, avec des personnages différents et néanmoins récurrents. Les liens familiaux, l’amitié, en tissent la trame, mais Petterson aborde aussi l’Histoire et la politique sans omettre de peindre le monde du travail. Sa manière de suggérer les relations entre les individus fait naître les émotions et chacun de ses livres parvient à jouer sur les multiples registres propres à la lecture, de l’onirisme à la mélancolie. Une belle œuvre, assurément.

 

* Jusqu’en Sibérie (Til Sibir, 1997, trad. Terje Sinding), Circé, 2002

* Dans le sillage (I kjølvannet, 2000, trad. Terje Sinding), Circé, 2005

* Pas facile de voler des chevaux (Ut og stjæle hester, 2003), trad. Terje Sinding, Gallimard (Du monde entier), 2006

* Maudit soit le fleuve du temps (Jeg forbanner tidens elv, 2008), trad. Terje Sinding, Gallimard (Du monde entier), 2010

* Je refuse (Jeg nekter, 2012), trad. Terje Sinding, Gallimard (Du monde entier), 2014

Les couleurs de ces jours-là…

Petterson je refuse

« Parfois, il vous est impossible de vous rappeler ce qui s’est passé à telle période de votre vie ; impossible de vous rappeler ce que vous avez fait, ce que vous avez dit et à qui ; impossible de vous rappeler le quotidien, les journées d’école, les anniversaires auxquels vous étiez invité. Mais vous vous rappelez les couleurs de ces jours-là, et les paumes de vos mains se rappellent si tel objet était doux, lisse ou rugueux, elles gardent le souvenir des pierres et des arbres, elles gardent celui de l’eau et de certains vêtements… »

(Per Petterson, Je refuse)