Avec Nuit indigo, Lars Mytting poursuit la narration entreprise dans ses deux romans précédents, Les Cloches jumelles et L’Étoffe du temps. Il est de nouveau question ici du village de Butangen, dans le centre du pays, privé des deux cloches jumelles de son église, lointain héritage selon la légende des sœurs siamoises Gunhild et Halfrid. Astrid Ekne, leur descendante, trouve auprès du pasteur Kai Schweigaard des réponses à ses questions. « Quant à toi, Astrid, tu seras la seule à pouvoir raconter. Il faut que tu saches. » L’une des cloches est toujours ici, à l’abri dans un campanile, tandis que l’autre a été transportée à Dresde, en même temps, à la fin du XIXe siècle, que la vieille église de Butangen, démontée et reconstruite. Nous sommes maintenant en 1936 et l’Allemagne, convertie au nazisme et soucieuse d’histoire et d’origines aryennes, réclame par la voix de ses autorités la cloche demeurée en Norvège. Dans le même temps, un projet de route pour désenclaver Butangen divise ses habitants. « Petit à petit, le dialogue se transforma en tournoi de grandes gueules, un rituel typique des habitants du Gudbrandsdal, au cours duquel on devait déverser sur la table les accusations les plus graves, tout l’art consistant à répliquer par des insinuations retorses. » Le pasteur finit par trancher en faveur de la route, dont les travaux commencent. L’époque change, les progrès scientifiques sont partout perceptibles. « Deux hommes moissonnaient plus vite avec une lieuse que dix n’avaient jamais pu le faire à la faucille. » En avril 1940, les soldats allemands sont là, arrogants et violents, ils ne renoncent pas à faire main basse sur la deuxième cloche, malgré la résistance du pasteur, d’Astrid et d’une part de la population de Butangen. Le succès du nazisme et de ses thèses motivent leurs théories pseudo-scientifiques et racistes. « De la réclame, je vous dis, que de la réclame », assure Tarald, le frère d’Astrid, de retour d’un voyage à Dresde, qui sera amputé d’une main dès les premiers combats sur le sol norvégien. Il faut s’organiser, résister. « Puisqu’on n’a pas de fusils, on se battra à coups de fromage. » Pour Astrid et les siens, c’est une évidence, mais Tarald finit par se ranger, au nom de la lutte contre le bolchevisme, du côté des occupants. Les ragots enflent. Nuit indigo et les deux autres volumes constituent un véritable bijou littéraire. L’histoire, les mœurs, la pensée, le fil du temps avec des allers-retours entre hier et aujourd’hui, tout y est. Sans omettre les personnages, décrits avec grande précision, leur lâcheté pour certain, leur héroïsme pour beaucoup, et les deux lieux, Butangen et Dresde, mis en parallèle, l’église en bois debout et les cloches jumelles comme figures centrales. La trilogie est dense et cependant, se lit souffle court. « C’est au cimetière que tout finit, y compris les récits qui s’étirent sur quatre siècles. » Sans doute le chef d’œuvre de la littérature norvégienne contemporaine.
* Lars Mytting, Nuit indigo (Skråpånatta, 2023), trad. du norvégien Françoise Heide, Actes sud (Lettres scandinaves), 2025