Karl Ove Knausgaard n’y est pas allé avec le dos de la cuillère pour son dernier livre, un roman : Les Loup de l’éternité est en effet un pavé de plus de mille pages ! Il a certes habitué ses lecteurs à de copieux volumes mais là, chapeau ! Et contrairement aux multiples tomes de son cycle autobiographique Mon combat, cette fiction ne tourne pas uniquement autour de sa personne, on ne s’en plaindra pas. 1986, la catastrophe de Tchernobyl atteint, par ses nuages radioactifs, la Finlande, la Suède et la Norvège. Les pays nordiques seront parmi les plus contaminés et des troupeaux de rennes devront être abattus. Mais en Norvège comme ailleurs, les autorités se veulent rassurantes : « L’incendie dans la centrale nucléaire en Union soviétique était sous contrôle (...), il n’y avait donc probablement plus de radioactivité dans l’air. Tout était dans le sol. Dans l’eau, la terre. Les animaux, les arbres, les fleurs. » Syvert Løyning revient de son service militaire. Dix-huit mois loin de chez lui, on n’en sait pas plus, sinon que ce retour à la vie familiale lui pèse. Il vit avec sa mère, veuve d’une quarantaine d’années, et Joar, son frère de douze ans, intellectuellement « précoce ». Ce retour du fils prodigue glandouilleur, cette sorte de one-man-show sans public, n’est pas sans évoquer le gros roman de Jo Nesbø, Leur domaine. Malgré les sollicitations de sa mère qui est peut-être gravement malade et mène deux emplois de front, Syvert rechigne à chercher du travail et se vante d’avoir des opinions politiques de « droite radicale ». Il se laisse vivre, sort avec des copains et picole, s’amourache d’une fille « entre seize et vingt ans » qui se moque de lui. « Je n’étais pas habitué à rester aussi longtemps seul, je n’aimais pas ça, j’avais l’impression de me replier sur moi-même. Or ma vie intérieure n’avait rien de bien excitant, je n’y trouvais que de vieux sentiments et de vieilles pensées. » Dans ses bons moments il veille sur son petit frère. Découvre en fouillant dans des cartons stockés dans le garage que son père (dont il porte le prénom) s’apprêtait à rompre avec son épouse, pour une Russe avec qui il correspondait. « À mes yeux, il incarnait la solidité, la stabilité, la sécurité, la confiance, le calme. Je ne me serais jamais douté qu’il souffrait d’angoisses. » On lui conseille la lecture de Crime et châtiment de Dostoïevski, par deux fois, deux personnes différentes, et il s’y attelle. Il déniche un emploi de croque-mort dans une entreprise de pompe-funèbre et y fera son trou. Quand sa mère est hospitalisée à Oslo, il lui rend visite avec Joar. Puis vient la deuxième partie du livre, en rupture, avec Alevtina Iegorovna au centre. Un autre monde, d’autres motivations, cette fois-ci en Russie. Alevtina, qui se destinait à travailler dans un laboratoire pour étudier les arbres, leur vie, encouragée par son beau-père, avant d’hésiter, de devenir enseignante et de découvrir qu’elle a deux demi-frères, elle aussi par le biais des lettres que les deux amants se sont échangées. « Il a vécu cinquante ans en ignorant mon existence, il devrait donc pouvoir tenir cinquante ans de plus », se dit-elle avec désabusement lorsque Syvert propose de la rencontrer. Les actions des personnages de l’une et de l’autre partie du livre vont s’imbriquer. « Un homme du Nord vivant très loin d’ici qui était mort avant qu’ils ne réussissent à se marier. » Avec à ce moment-là de longues digressions sur tel ou tel sujet, notamment Tolstoï et sa mort ou Nikolaï Fiodorov et le cosmisme, mouvement prônant avant la lettre l’immortalité de l’être humain façon transhumanistes aujourd’hui (cf. l’article à ce sujet de Renaud Garcia dans la revue Brasero n°3, 2023). « Le monde est plein de conceptions, plein de théories, d’idées, d’approches interprétatives, de fantasmes. Nous en acceptons certains que nous adoptons, et rejetons les autres. » Quitte à osciller quelques fois aux frontières de la science-fiction. Syvert se rend à Moscou, faire la connaissance de visu d’Alevtina. « Qui aurait cru que cette ville serait aussi agréable ? » Nous sommes à l’époque contemporaine, Poutine est juste évoqué, aucune critique. Juste une désillusion passagère pour Syvert, celle d’un touriste devant une réalité qui cloche : « Tout était tellement différent de ce que j’avais imaginé. J’avais considéré comme acquis que ma rencontre avec Alevtina serait chaleureuse, pleine d’affection, de rires et d’anecdotes. Et j’avais pensé que Moscou serait une ville intéressante à visiter. » Une seule conclusion, Les Loups de l’éternité est un roman beaucoup plus ambitieux et convainquant que les précédents ouvrages de l’auteur, un « roman russe » peut-être de par son déploiement. Mais sa lecture achevée, qu’en reste-t-il ? Une « rencontre sans conséquence », comme dirait Alevtina ?
* Karl Ove Knausgaard, Les Loups de l’éternité (Ulvene fra evighetens skog), trad. du norvégien Loup-Maëlle Besançon, Denoël (& d’ailleurs), 2025