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Le Séducteur

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On peut s’étonner que ce roman de Jan Kjærstad, Le Séducteur, publié initialement en Norvège en 1993, ne voie le jour qu’aujourd’hui en France. D’autant qu’il est le premier volume d’une trilogie qui vaut à son auteur la reconnaissance de lecteurs très enthousiastes (Forføreren, donc, Le Séducteur ; puis Erobreren, Le Conquérant et Oppdageren, L’Explorateur). Diplômé en théologie et récompensé par de nombreux prix littéraires, Jan Kjærstad (né en 1953) livre ici une œuvre foisonnante, débordante, articulée autour d’un personnage : Jonas Wergeland, producteur de documentaires pour la télévision. « …En mettant l’accent sur certains détails, il brossait un tableau général qui laissait les gens bouche bée ». De multiples autres personnages apparaissent au cours du récit mais il est le lien, celui vers qui toutes les actions se tendent, celui qui met toutes ces actions en mouvement. Jonas Wergeland est un personnage capable d’une empathie jamais défaillante, ce qui facilite grandement ses rapports avec ses congénères, et pourvu d’un sexe disons vigoureux, ce qui facilite ceux avec les femmes. Les expériences que la vie lui offre sont de toutes sortes, intellectuelles ou aventureuses, et de toutes il tire profit. Œuvre remarquable de par sa dimension (1 500 pages pour les trois volumes et 200 histoires recensées et disséminées au cours du récit), cette trilogie (dix années d’écriture) place Jan Kjærstad parmi les auteurs phares de la Norvège contemporaine. On ne le connaissait ici que pour un titre publié il y a déjà un moment, Aléa (Gallimard, 1996), qui présentait un personnage déboussolé errant dans Oslo. Raconter Le Séducteur ? Disons juste que Jonas, de retour chez lui, trouve Margrete, sa compagne, son amour de toujours, morte sur un tapis. Qu’il ne prévient d’abord ni les secours ni la police. Qu’il se remémore sa vie. Ou qu’un narrateur dont le lecteur ne sait rien retrace pan par pan la vie de cet individu non pas exceptionnel comme le sont certains héros de fiction mais tout de même hors du commun et charismatique. Assidue de l’émission Thinking Big, consacrée aux personnalités qui ont fait le pays, toute la Norvège finira par encenser Jonas Wergeland et la mort de Margrete s’expliquera peut-être ainsi, lorsqu’il abordera la question des migrants – si tant est que Jonas était visé, ce que l’on n’apprend pas dans ce premier volume. Virtuose de la plume, Jan Kjærstad avance en boucle dans son récit, qui n’est pas sans évoquer le Peer Gyngt de Henrik Ibsen. Il commence par relater un fait, passe à autre chose, revient sur ce qu’il expliquait, bifurque, regagne son point de départ… Souvent avec humour – songeons, ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, à cette partie de tennis avec son futur beau-père, pour gagner une peau d’ours et surtout l’autorisation tacite de fréquenter Margrete. « …Cet épisode est révélateur (…) de la personnalité de Jonas Wergeland : non seulement l’animal est doté d’une volonté presque effrayante, mais il possède aussi un œil de lynx capable de déceler des angles d’attaques décisifs, un détail rendant tout possible, y compris la défaite d’un ambassadeur suffisant et pas franchement bienveillant à son égard. » Manière de faire efficace, que ces innombrables entrelacs, et qui permet à l’auteur de sauter du coq à l’âne et surtout de dépeindre longuement et finement la Norvège, celle d’hier (Henrik Ibsen, Alexander Kielland) et celle d’aujourd’hui, qui jouit d’une « chance indécente ». Étonnant et bouleversant. Notons que, en 2012, la télévision norvégienne a adapté la trilogie en une série dramatique : Erobreren.

 

* Jan Kjærstad, Le Séducteur (Forføreren, 1993), trad. Loup-Maëlle Besançon, Monsieur Toussaint Louverture, 2017

Aux confins du monde

Karl Ove Knausgaard

Avec Aux confins du monde, Karl Ove Knausgaard livre la cinquième partie de son autobiographie intitulée Mon combat. Bac en poche, le jeune homme de Kristiansand s’apprête ici, en 1987, à être enseignant au nord de la Norvège, dans la région de Finnsnes. Ce « citadin habillé en noir » ne cesse de regarder les femmes, ou plutôt les très jeunes filles, mais il est toujours puceau. Éjaculateur précoce, il est en quête perpétuelle d’une petite amie. Son addiction à l’alcool le met dans des postures dont il a du mal à s’extirper. « L’abus d’alcool renforçait le malaise et, puisque rien de ce que je faisais ne donnait de retour, j’étais de plus en plus fatigué, comme si je me vidais, comme si, de plus en plus vidé, j’allais bientôt déambuler comme une ombre, un fantôme, aussi vide et noir que le ciel et la mer autour de moi. » Il a pour intention de devenir écrivain et commence par rédiger des nouvelles, qu’il fait lire à ses connaissances, recueillant des avis enthousiastes ou mitigés. Puis le récit remonte quelques années plus tôt, quand Karl Ove Knausgaard était lycéen et signait des critiques musicales pour un périodique local. Ses parents se sont séparés, le paternel va être père de nouveau. Le jeune Karl Ove Knausgaard vole – des bricoles – pour se prouver qu’il est capable de le faire. Il est souvent pitoyable, comme lorsqu’il insulte un homme qui lui reproche de jeter ses papiers sur le trottoir : « Putain, de quel droit me dictait-il ce que j’avais à faire ? D’où prenait-il cette liberté ? » Ou, enseignant, parce qu’il a trop bu la veille, quand il n’arrive pas à se réveiller pour assurer ses cours. Son comportement est léger, pour ne pas dire lamentable. Aux confins du monde est facile à lire, mais l’intrigue semble se résumer au dépucelage de l’auteur. Y parviendra-t-il ou non ? Plus de six cents pages avant d’avoir la réponse. C’est plutôt piteux, tout cela, et cette autobiographie ne nous semble pas être le monument littéraire annoncé.

 

* Karl Ove Knausgaard, Aux confins du monde (Mon combat, Livre IV) (Min Kamp, Fjerde bok, 2010), trad. Marie-Pierre Fiquet), Denoël (& d’ailleurs), 2017

Un Après-midi d’automne

Automne Kristensen

Roman policier, Un Après-midi d’automne de la Norvégienne Mirjam Kristensen ? Pas vraiment, mais très bon roman psychologique. À New York, deux jeunes mariés visitent le Metropolitum Museum of Art. Mais l’homme disparaît. Elle se met à sa recherche.

* Mirjam Kristensen, Un Après-midi d’automne (Ett ettermiddag om høsten, 2006 )  , trad. Loup-Maëlle Besançon, Phébus, 2015

Une Histoire des abeilles

lund une histoire des abeilles

Les abeilles sont en voie de disparition. Cette nouvelle, parmi d’autres du même acabit, ne change absolument rien à notre vie quotidienne. Tout continue comme avant – pour le moment. Le roman de Maja Lunde (née en 1975 et auteure de livres pour la jeunesse), Une Histoire des abeilles, s’inscrit sur trois époques. 1851, en Angleterre, avec William qui tente de concevoir une ruche comme il n’en existe pas encore. 2007, dans l’Ohio : Georges, apiculteur, a du mal à accepter la nouvelle, son fils est devenu végétarien et songe à poursuivre ses études à l’université et à écrire, alors que lui, tirant le diable par la queue, s’échine à entretenir ses ruches. Chine, 2098 : il est à présent nécessaire de polliniser les fleurs une par une, et des travailleurs sont affectés à cette tâche. Tao, dont le fils, Wei-Wen, est tombé soudainement malade, n’ose qu’à peine imaginer un avenir meilleur, même avec Kuan, son compagnon si passif. Les trois intrigues évoluent en parallèle et finissent par se rejoindre. « Nous ne devons pas intégrer le système. Nous devons changer avant qu’il ne soit trop tard », dit Tom, le fils de Georges. Changer le système et nous changer nous-mêmes, autrement dit. Une Histoire des abeilles est un roman, pas un documentaire, en dépit du sujet et de son actualité. Intelligemment conçu, il nous donne à voir ce qui existe et ce qui pourrait être bientôt. Un système écologique complètement perturbé, avec la disparition de nombreuses espèces animales et végétales, affectant profondément l’espèce humaine. Souhaitons que l’histoire des abeilles ne se termine pas comme cela. Cette lecture peut être prolongée par l’essai de Jeremy Narby, Intelligence dans la nature (Buchet-Chastel, coll. la Verte, 2017) ou par celui de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017).

 

* Maja Lunde, Une Histoire des abeilles (Bienes historie, 2015), trad. Loup-Maëlle Besançon, Presses de la Cité, 2017