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Les Invisibles

jacobsen

C’est l’histoire d’une tribu familiale, plus que d’une famille. D’un minuscule royaume, sur une île du nord de la Norvège. D’un petit, tout petit monde qui vit en autarcie ou presque au niveau des îles Lofoten. Signé Roy Jacobsen (dont on trouvait déjà en français deux romans de grande qualité, Les Bûcherons et Le Prodige), Les Invisibles est un très beau roman. « …L’île est immuable, même si elle tremble, même si le ciel et la mer sont chambardés, une île ne disparaît jamais, même si elle vacille, elle reste ferme et éternelle, enchaînée dans le globe lui-même. (…) Une île ne sombre jamais. Jamais. » Ses habitants lui sont redevables de leur bien-être et de leur misère, selon les jours, selon les époques. Cherchent-ils à s’éloigner d’elles, qu’ils ne seront plus eux-mêmes, qu’ils perdront ce que l’on peut appeler leur âme. Il n’y a pas un personnage principal dans ce roman, sinon, évidemment, cette île de petite taille, Barrøy ; sinon, également, Ingrid, âgée de trois ans lorsque le lecteur la découvre au début du livre, et d’une quinzaine d’années lorsqu’il l’abandonne deux cent cinquante pages plus loin. Ingrid, qui doit apprendre à s’en sortir coûte que coûte. Ses parents, ingénieux, lui donnent l’exemple, avant de disparaître l’un après l’autre. Et Hans, son neveu, son demi-frère, son frère, on ne sait trop car c’est sans réelle importance, Hans, qui doit lui aussi affronter les événements et adopter la posture d’un homme alors qu’il n’a que douze ans. Les temps sont rudes, dans cette région du monde en ce début du XXe siècle. Tout se gagne. Presque rien n’est impossible à condition de se relever les manches. « Nul ne peut quitter une île ; une île, c’est un cosmos en réduction où les étoiles dorment dans l’herbe sous la neige. » Ce n’est pas l’histoire d’une famille, que nous conte Roy Jacobsen, c’est beaucoup mieux : l’histoire d’une tribu familiale. Les personnages pratiquent la solidarité parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Les liens du sang, s’ils existent, sont secondaires. La solidarité dépasse même les clivages sociaux, comme l’auteur nous le montre intelligemment avec Felix et Suzanne, les deux enfants que les Barrøy recueillent, ceux des patrons d’Ingrid, disparus pour cause de faillite. « Sur Barrøy, ils ont trois saules, quatre bouleaux et cinq sorbiers dont l’un est couvert de cicatrices, avec le milieu du tronc gros comme une barrique (…), et les douze arbres penchent tous dans la direction que la nature leur a imposée. » Comme ces arbres, les personnages de ce roman sont embringués dans une lutte quotidienne pour leur survie. Et ils s’en sortent. Bellement, pourrait-on dire. Roy Jacobsen nous les présente successivement, il nous les présente ensemble, aussi et surtout, coude à coude. Pas une ligne de trop dans ce roman brillamment écrit.

 

* Roy Jacobsen, Les Invisibles (De usynlige, 2013), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2017

Mer blanche

Nord de la Norvège, novembre 1944. Femme forte, femme de caractère mais qui ne le sait peut-être pas, Ingrid a démissionné de l’usine de poissons dans laquelle elle travaillait pour vivre en solitaire sur l’île de Barrøy, « terre du silence » ou « bateau en perdition », selon les avis. Conditions très dures, mais elle a toujours vécu là, alors elle ne s’en émeut pas. Quand les Alliés envoient par le fond un navire allemand transportant des déserteurs et des prisonniers russes, elle sauve un blessé, sans savoir de qui il s’agit. « ...Secret militaire. D’après elle, il y avait autre chose. » Elle le soigne et lui prodigue une attention qui donne envie à l’inconnu de rester avec elle – et de lui faire un enfant. Mais il finit par disparaître et elle retourne à terre – sur le continent, dans le Finnmark. La guerre n’est pas terminée, les Allemands ravagent la Laponie. Ingrid vient en aide aux uns et aux autres, « comme si elle était venue sur terre pour effectuer une sorte de recensement des gens chassés de leur propre pays, parce que plus rien ne tenait debout en elle... » Elle ne craint pas de s’affronter aux capitaines de navires ni aux pêcheurs, aux soldats allemands ni aux collaborateurs. « Pourquoi tu fais tout ça ? » l’interroge un homme. « Il le faut », se contente-t-elle de répondre. Roy Jacobsen a déjà habitué ses lecteurs à des romans d’une grande originalité : Les Bûcherons, Le Prodige ou Les Invisibles. Des romans sur ces individus confronté à l’adversité, pleins de cran et que l’on ne voit pas, trop souvent, si l’on ne stoppe pas brièvement sa propre course, si l’on ne porte pas le regard sur les côtés. Dans Mer blanche, l’histoire, la dramatique histoire humaine, s’invite sur une île minuscule aux confins du monde (regrettons seulement que les répliques en allemand ne soient pas traduites ; elles sont souvent assez longues et fortes de sens, et tout le monde ne parle pas la langue de Goethe). Les uns après les autres, ces ouvrages nous offrent une vision cohérente de l’univers de l’auteur, où ces fameux « invisibles » ont toute leur place. Une place respectable. Après Tarjei Vesaas et avec, aujourd’hui, Per Petterson, Roy Jacobsen est l’un des grands noms de la littérature norvégienne. L’un des plus attachants.

 

* Roy Jacobsen, Mer blanche (Hvitt hav, 2015), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2019