G-H

Histoire d’un mariage

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« Elle avait pris l’habitude de tout partager avec moi. Ou presque tout : les conflits et les négociations, les petits agacements, mais aussi ce qu’elle trouvait intéressant ou amusant, ou réconfortant. Elle avait trouvé sa place et s’y sentait bien, elle le savait. » Mais le temps défait les plus belles histoires d’amour ; insidieusement, les liens se distendent. Jon et « Jiminy » (l’affectueux surnom qu’il lui donne), en conviennent et décident de se séparer. Né en 1963, Geir Gulliksen a signé de nombreux ouvrages : des romans pour les adultes et pour la jeunesse, et du théâtre. Il est aussi l’éditeur de l’écrivain Karl Ove Knausgaard et, comme lui, n’hésite pas à tout mettre à plat. Quelque peu à la façon d’une télé-réalité (rien n’est tu, même et surtout ce qui relève de l’intime), son Histoire d’un mariage relate scrupuleusement le début d’une relation entre un homme et une femme, tous deux âgés d’une trentaine d’années, la naissance de leurs deux garçons, à cinq ans d’écart, puis... La rencontre, pour elle, d’un autre homme ; le recours à la masturbation, pour lui... Si le sujet ne brille pas par son originalité, la franchise du ton procure à ce livre une exemplarité quelque peu déconcertante.

 

* Geir Gulliksen, Histoire d’un mariage (Historie om et ekteskap, 2015), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Buchet-Chastel, 2018

 

La Faim

knut hamsun

Assurément pas une nouveauté, à proprement parler, mais une réédition intéressante que nous offrent là les éditions 11-13 : La Faim de Knut Hamsun. Publié initialement en 1890, ce roman a fait connaître l’écrivain norvégien non seulement dans son pays mais aussi en Europe, puis dans le monde entier. Il y a différentes lectures possibles de ce texte – ce qui en fait sa pertinence, hier comme aujourd’hui. Pas seulement celle, souvent retenue, d’un révolté errant dans le Christiana/Oslo de la fin du XIXe siècle, lucide sur le monde qui l’entoure et en proie à une faim tenace. « Si seulement on avait un peu à manger par une si belle journée ! » La Faim est le roman qui va donner le ton à l’œuvre de Hamsun. Voici l’écrivain avec son personnage d’éternel réprouvé, que le lecteur retrouvera dans plusieurs romans futurs (Hans, Auguste…), personnage haut en caractère et en butte à la société tout entière, si figée dans ses normes, implacable pour les sans-le-sou, ce « vagabond » qui se répète à l’envi que « la vie continue ». Il a le cœur généreux, lui, il a l’intelligence ouverte, il est prêt à toutes les aventures humaines mais on le blâme parce qu’il n’est pas vêtu de neuf malgré sa fière allure, pas qu’il ne s’acoquine pas d’office avec ses contemporains et qu’il se méfie des puissants, parce qu’une révolte instinctive l’anime. Knut Hamsun excelle dans cette description et il est vraiment dommage que l’écrivain ait perdu ensuite l’acuité de son regard pour se mettre à célébrer l’Allemagne hitlérienne. La Faim est un roman qu’Octave Mirbeau, André Gide et nombre d’autres écrivains ont salué ici. Il fait partie des grands textes de la littérature mondiale. Le rééditer n’est donc pas une mauvaise idée.

 

* Knut Hamsun, La Faim (Sult, 1890), trad. Georges Sautreau, intr. Hélène Carron-Desrosiers, 11-13, 2016

Faim

Faim hamsum

Le plus célèbre roman de Knut Hamsun, celui qui l’a propulsé sur la scène littéraire norvégienne puis mondiale, Faim (Sult, 1890), se trouve, dans ce petit volume publié par l’Harmattan (2015), adapté pour le théâtre. D’abord pour le Théâtre de la Madeleine, en 2011, puis, quelque peu modifié, pour le Lucernaire. Signée Florent Azoulay et Xavier Gallais, l’adaptation place l’action non plus à Oslo, à la toute fin du XIXe siècle, mais à Stockholm, dans les années 1920 (avant de revenir à Kristiana-Oslo à la fin !). Jean-Louis Barrault, en son temps, s’était déjà exercé à, selon les mots d’André Gide (préface à La Faim), « porter ce vaste soliloque sur la scène ». « Aucune histoire, aucune intrigue : au cours du livre rien d’autre ne nous est offert que le lamentable spectacle d’un homme sans cesse sur le point de mourir de faim. » Sujet toujours d’actualité, on en conviendra, alors que, les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres, les SDF sont de plus en plus nombreux dans les rues des villes européennes. « Maigre, bien entendu j’étais maigre. (…) Mes joues étaient comme deux écuelles, le fond à l’intérieur… Je devais être d’une maigreur tout à fait inconcevable. Et mes yeux étaient en train de rentrer dans ma tête. Au secours, quel visage, hein ? »

Octosong

Levi Henriksen Octosong

Réalisateur artistique musical, Jim Gystad assiste, dans l’église de Kongsvinger, au baptême de son neveu tout en souffrant d’une terrible gueule de bois. Quand il entend chanter des octogénaires, un frère et deux sœurs, un « trio capable de ressusciter les morts » qui eut son heure de gloire dans les années 1960, il est ravi, lui qui évoque à tout-va les musiciens rock mythiques. Il aimerait leur proposer un enregistrement mais le trio rechigne. Pour parvenir à ses fins, il loue une maison dans le village et reprend son métier d’électricien, tout en saisissant la moindre occasion pour les relancer, l’un après l’autre. La production musicale est si médiocre ces dernières années que ce trio, il en est convaincu, fera un tabac. Mais le frère et ses sœurs ne sont pas des croyants comme les autres, s’ils citent le nom de Jésus à tout bout de champ, c’est pour ne retenir que certains aspects de sa personnalité : « être religieux juste ce qu’il faut, (…) on sait faire ». Beaucoup, dans leur communauté religieuse, leur reprochent de sentir le souffre. Jim Gystad s’accroche, entre dans leur vie et parvient à ses fins. Roman original, plein d’allant, que ce troisième titre de Levi Henriksen (né en 1964) publié en français (après Du sang sur la neige, un roman noir et pas un « thriller » comme l’annonçait l’éditeur, et Les Curieuses rencontres du facteur Skogli). Levi Henriksen surprend agréablement avec une vraie intrigue, de vrais personnages, complexes et tous assez attachants, et un sujet plutôt inattendu. « Rien n’est plus beau que ce qui fut »…

 

* Levi Henriksen, Octosong (Harpesang, 2014), trad. Loup-Maëlle Besançon, Presses de la Cité, 2016

Une Maison en Norvège

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Difficile de faire plus sobre, graphiquement parlant, que la couverture de ce roman, Une Maison en Norvège, de Vigdis Hjorth, que publient aujourd’hui en français les Belles lettres : le nom de l’auteure, le titre du roman et un mince trait noir (plus, il est vrai, un bandeau rouge avec une photographie de Vigdis Hjorth). En quatrième, une simple phrase : « Comment doivent être les relations entre les gens, quelles règles suivre ? » Un roman dense, avec une intrigue inattendue. On ne sait d’abord pas grand chose d’Alma, trente-deux ans, qui vient de divorcer et qui a la garde une semaine sur deux de ses enfants. Elle trouve à acheter une maison à peu de distance de celle de son ex-mari et loue une partie de celle-ci à diverses personnes peu fortunées. Elle n’est pas une propriétaire bien exigeante : que son loyer lui arrive à peu près tous les mois lui suffit, pas besoin d’un dépôt de garantie si le locataire n’en a pas les moyens. Autrefois, Alma se sentait très à gauche, question politique. À présent, elle s’interroge sur le sens que prend sa nouvelle vie. « Être un citoyen responsable revenait à payer ses impôts et respecter le Code de la route. Elle connaissait et voulait faire ce qui était bien, tant que cela ne lui coûtait pas trop d’effort, mais elle ne brûlait plus pour aucune cause. » Finalement, sa maison lui ressemble – ou elle ressemble à sa maison ; Alma s’identifie à cette maison toute simple, qu’elle abandonne certains jours à ses enfants, qui ont grandi, et petits-enfants, lesquels ne montrent aucune considération pour les lieux, lui laissant un ménage complet à faire après leurs visites. L’appartement qu’elle loue maintenant à une jeune femme, une Polonaise mère d’une petite fille et victime, semble-t-il, d’un compagnon violent, lui cause des soucis. La femme n’est pas une locataire exemplaire et profite d’Alma, qui du coup peine à exécuter les commandes de broderie qu’elle reçoit de diverses institutions. Car elle est une artiste. Une Maison en Norvège compte deux chapitres : le premier de deux cents pages et le second de trois. Alma relate en parallèle son enthousiasme pour les œuvres qu’elle créée et ses déboires avec sa locataire, qui minent son inspiration. Ses préoccupations, ses questionnements pourraient être ceux de ses lecteurs. La fin est presque un retournement et, tout en parlant de choses peut-être banales, Vigdis Hjorth (née en 1959, auteure d’une trentaine d’ouvrages souvent primés et traduits dans les Pays nordiques, en Russie et en Ukraine, mais seulement pour la première fois en France) parvient à surprendre. « La vie est décidément imprévisible et la plus grande des énigmes tout près de nous, juste de l’autre côté du mur. » Une Maison en Norvège est un roman infiniment plus intéressant que les écrits nombrilistes de (pour citer deux Norvégiens) Geir Gulliksen ou de Karl Ove Knausgaard.

 

* Vigdis Hjorth, Une Maison en Norvège (Et norsk hus, 2014), trad. Hélène Hervieu, Les Belles lettres, 2018

La Honte

Honte-Bergljot Hobæk Haff

Quand honte et culpabilité se renvoient la balle... ! Les luthériens n’excellent-ils pas dans ce domaine ? Bergljot Hobæk Haff (née en 1925) a signé plusieurs gros romans, qui tous s’ancrent dans des périodes douloureuses de l’Histoire et mettent en scène des personnages d’exclus, autrement dit « les maudits et les égarés » (La Honte). Dans ce roman, La Honte, elle donne la parole à une femme, Idun Hov, écrivaine méconnue et internée dans un hôpital psychiatrique depuis des années. Elle ne sortira plus jamais, disent les médecins, qui lui accordent une ramette de papier – puisqu’elle souhaite écrire. Et Idun Hov de raconter l’histoire de sa famille et, au-delà, un siècle, le XXe, en Norvège. Siècle fécond et dramatique, qui voit la Norvège prendre son indépendance (1905) et être envahie par les troupes nazies (1940-1945) et passer du rang de pays rural et plutôt pauvre à celui de puissance pétrolière urbaine et riche. Au travers de multiples personnages, La Honte retrace certains de ces événements. On suit bien sûr et avant tout la narratrice, sa folie, son internement : « Vous ne vous contentez pas (…) de transformer la vie en littérature. En fait, vous vous êtes engagée sur une voie beaucoup plus dangereuse puisqu’à présent vous transformez la littérature en vie », lui dit ainsi une infirmière. On suit aussi la branche paternelle de la narratrice, qui s’acoquine avec Vidkun Quisling – leader national-socialiste devenu aujourd’hui un nom commun, signifiant le traitre par excellence. Autodidacte, son père est en effet pris sous les auspices de la famille Quisling, laquelle, assez généreusement, lui permet de devenir pasteur avant, durant la Deuxième Guerre mondiale, d’exiger un engagement plus conséquent. Ce qu’accepte malgré lui le pasteur, toujours passif même lorsque les choses au fond de lui-même lui déplaisent. « Vous ne comprenez donc pas que, pour lui, c’est quasiment blanc bonnet et bonnet blanc ? Que là, dans le box des accusés, il y a un homme qui n’arrive pas à se décider. Un couillon super-intelligent qui voit toujours les choses des deux côtés. » Une narration qui se perd parfois, peut-être, dans des digressions sans trop d’intérêt (ces fugues à répétition, à l’étranger : bof !), mais un roman dense et passionnant, cependant, entre les années 1930-1940 et les années 1990, qui nous livre le portrait d’individus très différents les uns des autres – songeons, outre la narratrice, aux deux viles tantes marchandes de chapeaux, à ces sympathiques anarchistes constituant l’Association ouvrière ou à Aron, enfant juif rescapé qui deviendra médecin à Jérusalem et sauvera, finalement, la narratrice.

De Bergljot Hobæk Haff, on trouve en français quatre romans. La Honte, donc, plus L’Œil de la sorcière (1998), Le Prix de la pureté (2004) et La Juive d’Amsterdam (2005), tous chez Gaïa.

 

* Bergljot Hobæk Haff,La Honte,  (Skammen, 1996), trad. Éric Eydoux, Gaïa, 2001

Nous sommes restées à fixer l’horizon

Høvring

Nous sommes restées à fixer l’horizon est un roman. Un assez court roman. Un assez long poème, pourrait-on dire aussi. Un beau texte. L’histoire d’une jeune femme, Olivia, ouvrière dans une fonderie quelque part en Norvège, qui hérite sans s’y attendre d’une maison, en Islande. Qui est toujours à la limite de la dispute avec sa mère, excentrique. Qui se sépare de son compagnon. Qui fait la connaissance de Bé, dont elle tombe amoureuse. Elle découvre ses sentiments pour cette femme. Le récit montre : surprise, abandon, espoir, colère… Le récit suggère, surtout. « J’ai entendu Bé appeler mon prénom. Elle semblait si insouciante sur le trottoir. Malgré la lumière forte, sa peau avait une carnation chaude. Elle avait l’air de mâcher quelque chose, quelque chose dont elle savourait le goût. J’ai soudain été démangée par l’envie de me battre avec elle. » Deuxième roman de Mona Høvring (née en 1962), premier traduit en français, Nous sommes restées à fixer l’horizon a la force d’un souvenir d’été, d’un souvenir de jeunesse, comme un point sur l’horizon, une silhouette qui vous salue à jamais.

 

* Mona Høvring, Nous sommes restées à fixer l’horizon (Venterommet i Atlanteren, 2012), Jean-Baptiste Coursaud, Noir sur blanc (Notabilia), 2016