Quand honte et culpabilité se renvoient la balle... ! Les luthériens n’excellent-ils pas dans ce domaine ? Bergljot Hobæk Haff (née en 1925) a signé plusieurs gros romans, qui tous s’ancrent dans des périodes douloureuses de l’Histoire et mettent en scène des personnages d’exclus, autrement dit « les maudits et les égarés » (La Honte). Dans ce roman, La Honte, elle donne la parole à une femme, Idun Hov, écrivaine méconnue et internée dans un hôpital psychiatrique depuis des années. Elle ne sortira plus jamais, disent les médecins, qui lui accordent une ramette de papier – puisqu’elle souhaite écrire. Et Idun Hov de raconter l’histoire de sa famille et, au-delà, un siècle, le XXe, en Norvège. Siècle fécond et dramatique, qui voit la Norvège prendre son indépendance (1905) et être envahie par les troupes nazies (1940-1945) et passer du rang de pays rural et plutôt pauvre à celui de puissance pétrolière urbaine et riche. Au travers de multiples personnages, La Honte retrace certains de ces événements. On suit bien sûr et avant tout la narratrice, sa folie, son internement : « Vous ne vous contentez pas (…) de transformer la vie en littérature. En fait, vous vous êtes engagée sur une voie beaucoup plus dangereuse puisqu’à présent vous transformez la littérature en vie », lui dit ainsi une infirmière. On suit aussi la branche paternelle de la narratrice, qui s’acoquine avec Vidkun Quisling – leader national-socialiste devenu aujourd’hui un nom commun, signifiant le traitre par excellence. Autodidacte, son père est en effet pris sous les auspices de la famille Quisling, laquelle, assez généreusement, lui permet de devenir pasteur avant, durant la Deuxième Guerre mondiale, d’exiger un engagement plus conséquent. Ce qu’accepte malgré lui le pasteur, toujours passif même lorsque les choses au fond de lui-même lui déplaisent. « Vous ne comprenez donc pas que, pour lui, c’est quasiment blanc bonnet et bonnet blanc ? Que là, dans le box des accusés, il y a un homme qui n’arrive pas à se décider. Un couillon super-intelligent qui voit toujours les choses des deux côtés. » Une narration qui se perd parfois, peut-être, dans des digressions sans trop d’intérêt (ces fugues à répétition, à l’étranger : bof !), mais un roman dense et passionnant, cependant, entre les années 1930-1940 et les années 1990, qui nous livre le portrait d’individus très différents les uns des autres – songeons, outre la narratrice, aux deux viles tantes marchandes de chapeaux, à ces sympathiques anarchistes constituant l’Association ouvrière ou à Aron, enfant juif rescapé qui deviendra médecin à Jérusalem et sauvera, finalement, la narratrice.
De Bergljot Hobæk Haff, on trouve en français quatre romans. La Honte, donc, plus L’Œil de la sorcière (1998), Le Prix de la pureté (2004) et La Juive d’Amsterdam (2005), tous chez Gaïa.
* Bergljot Hobæk Haff, La Honte, (Skammen, 1996), trad. Éric Eydoux, Gaïa, 2001