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Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls

Eivind Hofstad Evjemo

Parler intelligemment de la mort n’est pas facile, encore moins quand il s’agit de la mort d’un enfant. De son enfant. C’est à cette tâche que s’est attelé Eivind Hofstad Evjemo dans Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls, un roman déroutant qui peut se résumer autrement : comment vivre les uns avec les autres ? Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls commence peu après le 11 juillet 2011, lorsqu’un couple apprend que ses voisins ont perdu leur fille adolescente dans la tuerie de l’île d’Utøya. Comment réagir ? Montrer de la compassion ? Faire comme si de rien n’était, avec « des gestes de paix venant de très, très loin » ? Ce couple connaît déjà ce type de malheur. Le très jeune Philippin qu’ils avaient adopté a voulu retrouver sa mère, à l’âge adulte, et a été victime d’un attentat. Inutile de l’attendre, il ne reviendra pas ; il était parti en réalité depuis longtemps déjà. On ne peut pas passer sa vie dans le deuil : tous de continuer, alors, bringuebalants, les souffrances au coude comme un filet trop lourd. « Le plus important, c’est de cultiver la solidarité (…). Un de nos amis nous a fait cadeau d’une toile où il a calligraphié cette phrase : ‘Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls.’ » Non, peut-être. Un roman qui prête à méditer.

 

* Eivind Hofstad Evjemo, Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls (Velkommen till oss, 2014), trad. Terje Sinding, Grasset (En lettres d’ancre), 2017

Une Vie de homard

Quel plaisir de lecture, ce roman signé Erik Fosnes Hansen (né en 1965), Une Vie de homard ! « L’un des problèmes auxquels on est confronté quand on doit écrire ses Souvenirs, c’est que les choses ne se déroulent pas toujours dans l’ordre où elles le devraient. (…) Beaucoup s’imaginent que les auteurs d’histoires captivantes n’ont qu’à s’asseoir à leur table de travail pour pondre aussitôt la première histoire captivante qui leur passe par la tête. Mais ce n’est pas aussi simple. » Sedd, le narrateur de ce roman, s’y met tout de même et nous livre là un tableau des années 1980 en Norvège, où la nostalgie n’est jamais pesante. Son père, un médecin d’origine indienne, est mort avant sa naissance, sa mère a disparu, « emportée par le temps », ce sont ses grands-parents maternels qui s’occupent de lui. Monsieur Zacchariassen, le grand-père, dirige avec poigne un hôtel réputé en pleine montagne ; l’établissement a connu ses heures de gloire mais aujourd’hui, les touristes préfèrent le « sud » et l’argent vient à manquer. C’est le roman d’une époque, que Erik Fosnes Hansen a écrit là, celui d’un milieu également, une bourgeoisie prospère qui se relève les manches, d’abord aveugle aux changements en cours. Tout est suggéré plus qu’affirmé, et sans doute est-ce ce qui rend si attachant la personnalité des divers personnages : de Sedd, quatorze ans et déjà jeté dans la vie active, à Karoline, la fille du nouveau directeur de la banque, qui recherche sa présence alors qu’il ne la voit que comme une gamine trop collante ; de Jim, employé considéré comme le second fils de la maison, à Madame Zacchariassen, une « grand-mère » directement importée de Vienne... Le roman commence par une mort, si bien que le lecteur plonge aussitôt dans une intrigue à vraie dire toute simple, et se termine également par une mort, mais là, c’est une véritable tragédie. Les personnages n’ont rien d’exceptionnel et pourtant, on ne peut que souhaiter une suite (qui ne viendra probablement pas, puisque ce n’est pas dans les habitudes de l’auteur de Cantique pour la fin du voyage ou de Les Anges protecteurs), histoire d’apprendre comment la vie traite ceux qui ne veulent pas voir la transformation de leur monde. « Ce que tu es bête », répète Karoline à Sedd. Peut-être. Ou peut-être Sedd est-il réfléchi. Très réfléchi, et c’est pourquoi Karoline... N’en disons pas plus ! Contentons-nous de recommander vivement Une Vie de homard, assurément l’un des meilleurs romans nordiques de ces dernières années.

 

* Erik Fosnes Hansen, Une Vie de homard (Et hummerliv, 2016), trad. Hélène Hervieu, Gallimard (Du monde entier), 2019

Branches obscures

Nikolaj Frobenius Branches obscures

Quatre titres de Nikolaj Frobenius (né en 1965) ont déjà été traduits en français, chez Actes sud : Le Valet de Sade, Le Pornographe timide, Je est ailleurs et Je vous apprendrai la peur. Assez modérément convaincus par ces ouvrages, avouons-le, nous avons toutefois été séduits par son nouveau roman, aux allures de thriller, Branches obscures. Comment, à son propos, ne pas évoquer la toile du peintre Jean Hélion (1904-1987), « Le peintre piétiné par son modèle », que la Poste française avait utilisée dans les années 1980 pour illustrer un timbre. De la même manière, Branches obscures conte l’histoire d’un écrivain, Jo Uddermann, rattrapé, si l’on peut dire, par l’un des personnages de son dernier ouvrage. « J’avais écrit un roman autobiographique sur mon enfance, un chapitre sombre et dérangeant de mon histoire personnelle. (…) Jamais je n’avais osé écrire quelque chose d’aussi personnel, vrai et authentique. » Sa maison d’édition et les critique le félicitent mais le livre à peine paru, Jo Uddermann est la proie d’un inconnu qui se met à le menacer et à le harceler. Sa maîtresse est assassinée. Le coupable serait-il le personnage au centre de son roman, hier un enfant qui a joui du « plaisir du destructeur » en incendiant une école et que Jo Uddermann croyait mort depuis longtemps ? Voilà qu’il refait surface après avoir purgé une longue peine de prison en Irlande. La tension monte, l’écrivain Jo Uddermann ne maîtrise plus rien. Il est surveillé, des actes de malveillance sont commis à son encontre. La police ne le croit pas et ne veut pas intervenir. Et bientôt, elle le suspecte. Le lecteur, lui, ne sait plus si le narrateur est de bonne foi ou s’il le mène en bateau. L’écrivain, le narrateur, le personnage central… Qui est qui ? Un roman habile et dérangeant sur ces étrangers et ces doubles qui nous habitent parfois et qui, de gré ou de force, notamment chez les artistes toujours en proie à leurs démons intérieurs, peuvent finir par s’installer à la place de notre propre personne… !

 

* Nikolaj Frobenius, Branches obscures (Mørke grener, 2013), trad. Céline Romand-Monnier, Actes sud, 2016

Des Hommes ordinaires

Kjartan Fløgstad, Des Hommes ordinaires

(article paru dans la revue Nordiques n°27, 2014)

On ne sait pas forcément très bien, ici, quel théâtre militaire fut l’extrême nord européen durant la Seconde Guerre mondiale. Le froid aurait-il anesthésié la violence des combats ? Loin de là et deux ouvrages récents nous permettent d’en savoir plus sur l’occupation allemande en Norvège et la menace constante de l’invasion des troupes soviétiques. Le foisonnant roman de Kjartan Fløgstad, Des Hommes ordinaires relate le parcours (des années 1930 à aujourd’hui) de différents personnages qui se retrouvent acteurs de cette tragédie. L’intérêt de ce roman est de montrer la complexité des enjeux, et, de fait, des engagements, sans pour autant relativiser les responsabilités. Les questions abondent donc. Au-delà des crimes commis par leurs partisans, le nazisme et le stalinisme ont représenté pour beaucoup d’individus de la première moitié du XXe siècle de véritables modèles de société, dont l’instauration minimisait, sinon justifiait n’importe quelle barbarie. Rappelons que du Norvégien Kjartan Fløgstad, écrivain prolixe qui a exercé différents métiers et par ailleurs traducteur d’auteurs d’Amérique du sud, trois traductions en français existent déjà : Grand Manila (Stock, 2009), Pyramiden (Actes sud, 2009 ; récit prenant pour cadre l’archipel du Svalbard) et Le Chemin de l’Eldorado (Esprit ouvert, 1991).

* Kjartan Fløgstad, Des Hommes ordinaires (Grense Jakobselv), trad. Céline Romand-Monnier, Stock (La Cosmopolite), 2012