Nils, jeune homme peut-être simple d’esprit résidant dans le même hôpital psychiatrique que Knut Hamsun (1859-1952), au lendemain de la Libération, qualifie celui-ci de « traître à sa nation ». L’idiot contre le maître ? Dans l’attente de son procès, l’écrivain revoit sa vie. « Devenir vieux, c’est avoir le temps de comprendre combien on se trompe, combien aussi on a parfois raison. » Signé Christine Barthe (Française, née en 1964, psychothérapeute), ce roman, Que va-t-on faire de Knut Hamsun ?, relate une période cruciale de la vie du Prix Nobel de littérature 1920. Coupable d’intelligence avec l’ennemi, laudateur jusqu’au dernier jour de Hitler et du nazisme, quelle est la responsabilité réelle de l’auteur de Faim, de Pan, de Victoria ? Le vieillard qui va être jugé mériterait-il plus d’indulgence ? Son Prix Nobel l’exempterait-il de toute responsabilité ? Son âge ? Bien mené, ce roman donne à voir un Hamsun pitoyable, en butte aux autorités d’après-guerre, qui ne regrette rien de son soutien répété à Quisling et à ses sbires car sa seule faute, argue-t-il, est de s’être exprimé publiquement. Un intellectuel face à la lourdeur d’une administration judiciaire bornée et incapable de comprendre le noble écrivain. L’image est bien caricaturale et dédouane Hamsun de toute responsabilité. Le fait qu’un écrivain de la trempe de ce Prix Nobel ait plus de responsabilité qu’un simple citoyen ne semble pas troubler Christine Barthe. Que va-t-on faire de Knut Hamsun ? interroge-t-elle, à l’instar des autorités norvégiennes. Le cas est embarrassant, évidemment, Hamsun n’a pas de sang sur les mains, pas directement, mais la terrible répression qui a d’abord frappé l’Allemagne avant de s’étendre aux pays conquis, dont la Norvège qui a payé un très lourd tribut, pouvait-il ne pas la percevoir ? Observons qu’à la même époque, Edvard Munch, autre sommité artistique s’il en était, refusera tout compromis avec les occupants, exposant à Oslo et à... New York. Hamsun pouvait-il, jusqu’au bout, adresser au sinistre dictateur ses compliments, sans qu’un jour on lui demande des comptes ? Les honneurs, d’accord, mais pas les gros yeux ? « Hamsun aimait les changements d’humeur de sa Norvège », consigne l’auteure, à propos du climat – puisqu’il en allait tout autrement de la politique. Énonçant quelques banalités, la dernière partie du livre, assez abracadabrante (une ancienne de ses maîtresses, juive et mère de deux enfants dont il est le père, dont le Nils du début, est aujourd’hui infirmière à Grimstad, il ne l’a pas reconnue...), nuance son obstination : « Toi, tu as du talent. Tu as écrit merveilleusement, tu as écrit beaucoup. Pas Hitler. Hitler n’avait pas de talent. Sinon il n’aurait pas eu besoin de tuer la moitié de l’humanité pour survivre. » On se demande aujourd’hui, en France, s’il convient de rééditer les pamphlets de Céline. Un intellectuel a-t-il le droit de soutenir les bourreaux, de se pavaner en leur compagnie et de réclamer la clémence, voire l’impunité, lorsque le vent tourne ? Le beurre et l’argent du beurre, résume une expression parfaitement adéquate. Un peu facile, pour qui se pose en « conscience » – pas en victime ! En « surhomme », mais surtout pas en « sous-homme ».
* Christine Barthe, Que va-t-on faire de Knut Hamsun ?, Robert Laffont (Rentrée littéraire), 2018