On trouvait, traduits en français, deux très bons romans de Kjell Westö (né en 1961) : Le Malheur d’être un Skrake et Les Sept livres de Helsingfors, écrits en suédois, l’autre langue officielle de la Finlande. Le premier relatait la vie de plusieurs générations de membres de la famille Skrake, des années 1950 à 1990. Le second retraçait l’histoire de la capitale finlandaise (Helsinki, ou Helsingfors en suédois), une sorte de pendant au Roman de Bergen du Norvégien Gunnar Staalesen, en quelque sorte. (À quand des histoires aussi passionnantes de Stockholm, d’Oslo ou de Copenhague ?) Voici que les éditions Autrement publient Un Mirage finlandais. Ce roman débute en 1938, avec de fréquents retours en arrière. Matilda est la secrétaire de Claes Thune, « auxiliaire de justice » ou, plus justement, avocat à Helsinki. Alors qu’il organise dans ses bureaux le Club du mercredi, rendez-vous mensuel de quelques vieux amis socialement bien placés, elle reconnaît la voix d’un homme. Un très mauvais souvenir. Matilda replonge au milieu de sa vie, en pleine guerre civile, quand elle n’avait que dix-sept ans. Les Blancs vainqueurs, la répression à l’encontre des Rouges avait été indistincte, cruelle, terrible et préfigura d’autres massacres à venir. Kjell Westö s’attache dans ce roman à décrire une époque sur laquelle quelques auteurs, peu, se sont également penchés : songeons, évidemment, à Väinö Linna (Ici, sous l’Étoile polaire) ; ou, plus près de nous, à Leena Sander. Une époque au cours de laquelle beaucoup de souffrances ont eu lieu, dont certaines sont tues encore aujourd’hui. Il fait le lien entre cette répression d’une dureté inexcusable et la montée d’un régime autoritaire. Certes, la Finlande sera préservée du totalitarisme, tout au moins au sein de son gouvernement, mais, coincée entre l’URSS stalinienne et l’Allemagne nazie, elle souffrira affreusement. Nombre de personnages d’Un Mirage finlandais sont a priori à l’abri des malheurs, à commencer par Claes Thune, « humaniste bien-pensant » voire, selon les nationalistes, « cosmopolite décadent », « traitre à la patrie » aux « ascendances sémites ». Et pourtant, comme tous leurs contemporains, ces personnages vont, quelquefois malgré eux, découvrir la lutte des classes et subir de plein fouet les affres de l’Histoire. Quant à Matilda/Milja, la violence ne l’épargne pas, hélas, et sa vengeance, avec sa surprise finale, constitue l’intrigue de ce roman – pas un roman policier mais pas loin. Comme les précédents livres de Kjell Westö, un grand, un fort roman.
* Le Malheur d’être un Skrake (Vådan av att vara Skrake, 2000), trad. du suédois Philippe Bouquet, Gaïa, 2003
* Les Sept livres de Helsingfors (Där vi en gång gått, 2006), trad. du suédois Philippe Bouquet, Gaïa, 2008
* Un Mirage finlandais (Hägring 38, 2013), trad. du suédois Jean-Baptiste Coursaud, Autrement (Littératures), 2015