Livre fleuve, livre monde, que ce « roman choral », Nevabacka, terre des promesses. Livre majestueux. Matts « n’était pas fait pour tuer et piller ; il était né pour tenir une bêche, une hache et une charrue. » Un jour, au XVIIe siècle, après avoir guerroyé en Europe, il obtient de la couronne finlandaise un lopin de terre quelque part en Ostrobotnie. Il construit sa cabane, cultive les champs alentours. Un fils naît, que Matts perd car il désobéit à une créature de la forêt ; il sombre dans l’alcool et meurt. Mais la ferme doit survivre, ses descendants proches et lointains prennent donc le relais. Les superstitions sont fortes, dans ce bout du monde soumis à des températures rigoureuses, et expliquent bien des choses peu compréhensibles ; la « Tourbière Enchantée » est un lieu où l’être humain est à peine admis : « on l’appelle ainsi parce qu’il y a longtemps, on pensait qu’elle était peuplée de trolls et de nymphes. » Ainsi se déploie ce très beau roman de l’écrivaine Maria Turtschaninoff (née en 1977 à Helsinki, d’expression suédoise, un temps journaliste, auteure de livres de fantasy pour les jeunes lecteurs). Dans une campagne où vivent des humains « à moitié sauvages », le surnaturel affleure sans cesse – tout au moins les habitants en sont-ils persuadés ; diverses croyances vont de soi, et ce, jusqu’à aujourd’hui ou pratiquement. Ce roman peut évoquer par certains côtés, et notamment par ces avancées dans le temps centrées sur un lieu, la ferme de Nevabacka (« Neva signifie ‘marais’ en finnois et backa ‘colline’ en suédois ») et la tourbière à proximité, et une lignée de personnages, le roman du suédois Vilhelm Moberg, Les Fiancés de la Saint-Jean. Même déplacement dans la temporalité-l’intemporalité, même hymne à la nature qui transcende l’être humain pour peu qu’il le veuille, même poésie prégnante. « Elle conduisit Kristiina de plus en plus loin dans la forêt pour lui montrer les myrtilliers, les airelles, les framboisiers, les pissenlits, les millefeuilles et l’osier fleuri, ne tarissant pas d’éloges sur ces plantes : non seulement elles étaient jolies, mais il y en avait à foison, et elles permettaient de se nourrir sans efforts. » Les descriptions d’une nature généreuse et indispensable abondent, elles ravissent littéralement le lecteur. « On pouvait faire de la farine d’écorce, dit-elle en caressant un pin. Au bord d’un petit étang, elle expliqua que son père se servait des callas des marais et des nénuphars comme du seigle et des navets. Elle attira l’attention de Kristiina sur le merisier, le sorbier, la camarine noire et le genévrier. » L’odeur des fleurs émane quasiment de chaque page. La flore boréale est d’une grande variété, à condition de savoir l’observer. Les personnages sont remplacés les uns après les autres au fil du temps ; de génération en génération la façon de voir le monde évolue alors que les grandes peurs (celles des autres, celle du lendemain, celles de la mort), demeurent, immuables. La guerre n’est pas évoquée directement, mais elle est toujours sous-jacente. Les Russes surgissent à intervalles réguliers pour détruire, piller, violer, plus féroces que les loups qui finissent par presque disparaître ; les Russes, ennemis plus redoutés que les ours et les gloutons qui se montrent parfois dans la forêt pour qui sait faire preuve de silence. La vie des hommes est rythmée par un travail éreintant. Entre tâches domestiques, maternité et travail aux champs, celle des femmes est laborieuse et des questions sur leurs conditions finissent par être posées au XIXe siècle, ce qui aurait été impossible auparavant. Ce roman aux personnages tous remarquablement décrits et attachants est une somme d’informations sur un pays, la Finlande, presque retiré du monde de par sa position géographique et, cependant, objet de convoitises de ses puissants voisins (Suède et Russie, puis Allemagne, puis de nouveau Russie). On peut quasiment le lire comme un ouvrage d’anthropologie (il y a fort à parier que Jean Malaurie, récemment décédé, aurait été ravi de sa lecture), consacré au peuple finnois, tout au moins celui de cette région de l’ouest du pays, l’Ostrobotnie, suédophone, sur une longue période. Quatre siècles qui voient une civilisation encore très primitive se diriger lentement dans l’ère du nucléaire et de l’informatique. Ne manque, peut-être, qu’un arbre généalogique. Un roman magnifiquement mené, une grande œuvre.
* Maria Turtschaninoff, Nevabacka, terre des promesses (Arvejord, 2022), trad du suédois Johanna Kuningas et Marina Heide, Paulsen (La grande ourse), 2024