Incorporé en 1940 dans la guerre que son pays livre – contraint – à l’URSS (dite Guerre d’Hiver), le Finlandais Vaïnö Linna (1920-1992) a consigné ce qu’il a vu et vécu pour écrire Soldats inconnus. En France, au début des années 1960, furent publiés les deux premiers tomes de Ici, sous l’Étoile polaire, remarquable fresque appartenant à ce que l’on appelle la littérature prolétarienne (genre qui a connu dans le Nord de l’Europe un succès beaucoup plus grand qu’en France) ; quant au troisième tome, il n’est disponible ici que depuis... 2012. Félicitons les éditions Les Bons caractères (6, rue Florian, 93500 Pantin ou www.lesbonscaracteres.com) d’avoir entrepris la réédition des deux premiers volumes et la publication du troisième, permettant ainsi aux lecteurs français de se plonger dans une trilogie essentielle pour comprendre l’histoire de la Finlande contemporaine. Nombre de Finlandais, mais aussi de lecteurs nordiques, connaissent par cœur les premières lignes de Ici, sous l’Étoile polaire. La trilogie couvre une période s’étendant de la fin du XIXe siècle (1880) aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale (1950), durant laquelle des événements importants ont eu lieu et qui a vu la Finlande se métamorphoser. Ce territoire qui était alors un duché russe a acquis son indépendance en 1917, avant de connaître une guerre civile dont les pages sanglantes ne sont toujours pas totalement refermées aujourd’hui (cf. par exemple les écrits de Leena Lander, notamment Le Silence de Saida) puis d’être attaqué par l’Union soviétique, de conclure avec ce pays une paix non satisfaisante, de subir une deuxième guerre (dite Guerre de Continuation) et d’être amputé d’un tiers de sa superficie, dont une bonne partie de la Carélie. Ces derniers événements, alors que les nazis semblent remporter la victoire en Europe, ce qui contraint la Finlande à s’allier, dans un premier temps, avec eux, pour se débarrasser de l’ogre soviétique, avant de rejoindre les Alliés. Dans leur fuite, les troupes allemandes dévasteront la Laponie. Après la Deuxième Guerre et jusqu’à la chute du Mur de Berlin, on parlera de « finlandisation » pour désigner une neutralité sous l’égide d’une grande puissance : la Finlande, en effet, devra veiller à ne pas porter atteinte à l’URSS, partenaire économique non négligeable et surtout géant militaire prêt à rugir. Terrible histoire, que celle de ce petit pays qui relèvera cependant la tête et deviendra, à l’instar des autres pays nordiques, une réelle démocratie. La trilogie de Väinö Linna met en scène une foule de personnages représentatifs de la Finlande, essentiellement agricole dans les dernières décennies du XIXe siècle puis s’industrialisant et se modernisant politiquement. Tous sont bien campés et les écueils du manichéisme sont évités. On voit ainsi, dans le troisième tome (Réconciliation) Axel, paysan qui avait pris part à la guerre civile, qui a échappé à la mort et qui est humilié par les maîtres d’alors, réclamer plus de terres afin de pouvoir la répartir équitablement entre ses enfants. Face à lui, Yanne, social-démocrate, qui lui affirme que l’heure est à l’industrialisation mais que personne, pas même les riches propriétaires, ne l’a encore compris. Nous sommes aux alentours de 1920 et la Finlande n’en a pas fini avec les malheurs. Ses habitants auront à peine le temps de se réconcilier, de s’engager dans une laborieuse prospérité, que le pays sera envahi. Väinö Linna nous entraîne pas à pas dans cette épopée. Les souffrances de ses personnages sont celles de tout un peuple ; leurs joies nous atteignent, ils les partagent avec leurs lecteurs. Souhaitons, à présent, l’édition en format poche de cette superbe trilogie.
* Soldats inconnus (Tuntematon sotilas, 1954), trad. Claude Sylvian et Jaakko Ahokas, Robert Laffont (Pavillons), 1956
* Ici, sous l’Étoile polaire (I) (Täällä pohjantähden alla I, 1959), trad. Jean-Jacques Fol, Robert Laffont (Pavillons), 1962
* Les Gardes rouges de Tampere, Ici, sous l’Étoile polaire (II) (Täällä pohjantähden alla II, 1960), trad. Jean-Jacques Fol, Robert Laffont (Pavillons), 1964
* Réconciliation, Ici, sous l’Étoile polaire (III) (Täällä pohjantähden alla III, 1962), trad. Jean-Michel Kalmbach, Les Bons caractères, 2012