I-J

Chaleur

Ils sont deux à prétendre remporter le championnat du monde des saunas, organisé comme chaque année en Finlande. Deux finalistes qui s’affrontent depuis un moment déjà. Niko est un acteur porno qui est sorti vainqueur de l’épreuve ces trois dernières années. Igor, lui, est un sous-marinier russe à la retraite, atteint d’un cancer irrémédiable. Deux profils différents, une ambition commune : demeurer le plus longtemps possible dans une cabine où la chaleur est suffoquante. « …Les concurrents se font face, solidaires et adversaires. (…) La chaleur dit qui vous êtes. » Pince sans rire né en Suisse en 1969, scénariste et réalisateur, Joseph Incardona a signé une quinzaine d’ouvrages (romans, nouvelles, théâtre). Il livre avec Chaleur un roman inattendu, intéressant, celui de l’affrontement de deux hommes et de quelques autres autour d’eux pour un titre de gloire des plus ridicules. Il n’est évidemment pas imposible d’imaginer d’autres titres de gloire, non moins ridicules, dont se pavanent de piètres vedettes dans les médias.

 

* Joseph Incardona, Chaleur, Finitude, 2016

Les Bûcherons

(article paru dans la revue Nordiques n°25, 2013)

La période de la Deuxième Guerre dans les pays du Nord de l’Europe est plutôt méconnue en France. Quant aux événements qui ont alors eu lieu en Finlande… ! Guerre d’Hiver, Guerre de Continuation, occupation soviétique, ralliement à l’Allemagne nazie, antinazisme… L’Histoire finlandaise est faite d’épisodes très douloureux.

Sur le cours des événements proprement dits, le roman du Norvégien Roy Jacobsen, Les Bûcherons, n’apprendra pas grand-chose. Il traite l’Histoire par, comme on dit, le petit bout de la lorgnette. À ce titre, il n’est pas sans rappeler celui de Henrik Tikkanen, Le Héros oublié (trad. Philippe Bouquet, Gaïa, 2002), qui met en scène un soldat finlandais poursuivant la guerre, sa guerre, trente ans après la fin des hostilités. Mais dans l’ouvrage de Roy Jacobsen, ce n’est pas l’humour qui prime, plutôt l’empathie : l’empathie pour toutes ces petites gens en plein désarroi car ne comprenant guère ce qui se passe, et qui ne cessent de louvoyer entre deux feux avant d’être violemment emportés par le fameux tourbillon de l’Histoire. Le personnage central, Timmo Vatanen, est considéré comme l’idiot du village. Lorsque les autorités finlandaises demandent aux habitants de Suomussalmi de quitter leur ville, afin de l’incendier et d’éviter ainsi qu’elle tombe aux mains des troupes soviétiques, il refuse de partir, sous le prétexte qu’il a toujours vécu là et qu’il entend y mourir. Quand les soldats ennemis arrivent, il est réquisitionné comme bûcheron et devient responsable, un peu malgré lui, d’une équipe d’éclopés chargé d’approvisionner les militaires en bois de chauffage. « …J’ai seulement fait ce que l’on attendait de moi, j’ai été celui que je suis, le seul qui reste quand tout le monde s’en va, celui qui reçoit des ordres d’un vieux type à la barbe d’un brun marécageux… »

N’en révélons pas plus, mais soulignons tout de même que Les Bûcherons n’est pas plus un récit de guerre qu’un texte prolétarien, mais que, l’un et l’autre à la fois, il est aussi et avant tout un beau petit roman empreint d’humanité.

 

* Roy Jacobsen, Les Bûcherons (Hoggerne, 2005), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2011

L’Art de voyager léger

On connaît bien entendu Tove Jansson (1914-2001) pour ses Moomin, personnages hauts en couleurs dont les aventures ravissent les enfants, mais la Finlandaise d’expression suédoise a écrit d’autres livres, à destination des adultes, certains disponibles en français, et c’est avec plaisir que nous découvrons ce recueil d’une quinzaine de nouvelles : L’Art de voyager léger (trad. Carine Bruy, Le Livre de poche/Inédit, 2015). Chacune, au travers d’une anecdote ou d’une description empreinte de poésie, semble s’attacher à une période de la vie de l’auteure – ou pas, car la fiction est là. Chacune est une pièce d’un puzzle. Prime jeunesse, adolescence…. vieillesse, Tove Jansson sait trouver de fortes images sans jamais manquer de cet humour décalé qui caractérise son œuvre. Lisons, par exemple, cette nouvelle, « L’écureuil » : « Un jour sans vent de novembre, au lever du soleil, elle repéra un écureuil près du ponton. Il était immobile, près de l’eau, à peine visible dans la faible lumière, mais elle savait que c’était un écureuil vivant et elle n’avait rien vu de vivant depuis très longtemps. » L’écureuil est plus espiègle, beaucoup plus espiègle qu’elle ne le pensait, au point de… Non, ne révélons pas la fin, sinon cette phrase, qui conclut la nouvelle et qui, finalement, ne déparerait pas dans un récit des Moomin : « Un jour sans vent de novembre, au lever du soleil, elle repéra quelqu’un près du ponton. » 

 

* Tove Jansson, L’Art de voyager léger, trad. Carine Bruy, Le Livre de poche/Inédit, 2015

La Cartographe et autres nouvelles

« Tove méprisait les modes de vie banals et contraignants et prônait avec entêtement la nécessité de vivre des aventures pour lutter contre la sûreté établie et l’ennui abrutissant. Dans ses récits pour petits et grands, elle décrivait le voyage dans l’imaginaire et le réel comme une fuite, une découverte », note Birgitta Ulfsson (qui interpréta le rôle de maman Moumine dans la série télévisée suédoise produite en 1969) dans sa préface au recueil de nouvelles,La Cartographe, aujourd’hui publié en français. Dix-sept nouvelles, toutes mettant en scène des individus qui nous ressemblent ou que nous pouvons croiser dans notre vie de tous les jours. « Manda rentra chez elle, elle était très fatiguée. Elle prit ses pastels pour dessiner un nouveau modèle qui lui semblait joli, mais soudain, elle ne sut quelles couleurs choisir et pourquoi, de surcroît, les harmoniser. » Ainsi se termine, par exemple, la nouvelle intitulée « Duchesse de soie », qui met en scène une femme possédant le don, selon elle, de « sentir la proximité de la mort ». Toutes ces nouvelles s’attachent à retracer un moment précis dans la vie d’un personnage a priori sans guère de consistance, un moment qui aurait pu passer inaperçu. « Il est rare de ressentir un désir absolu, un désir si fort qu’il balaie tout le reste, et pour une fois, une seule, être envahi d’une soif irrésistible. Le peintre voulut posséder ce derrière de marbre et le rapporter chez lui en Finlande. » (« Une histoire d’amour »)

 

* Tove Jansson, La Cartographe et autres nouvelles(Lyssnerskan, 1971), préf. Birgitta Ulfsson ; trad. du suédois Nolwenn Borrel, Le Livre de poche (inédit), 2018

n°35 de la revue Nordiques - Tove Jansson

Dans le n°35 de la revue Nordiques(printemps 2018), un dossier sur l’écrivaine « Tove Jansson : Par-delà les genres ». Agneta Rehal Johansson s’attache à montrer comment Tove Jansson a fait évoluer ses récits au fil du temps (dans la série des Moumine) et des diverses éditions et rééditions et les buts qu’elle poursuivait ainsi. Harri Veino se penche sur les « figurations de l’art et de l’artiste dans la prose pour adultes de Tove Jansson ». Kuisma Korhonen étudie les rapports entre « Tove Jansson et la philosophie de l’eau ». Et Sirke Happonen s’intéresse à « la danse et au mouvement » dans l’œuvre de l’écrivaine : « À travers ces registres de la danse ou apparentés, elle met en scène des nuances exceptionnelles dans sa narration et son art et parvient ainsi à exprimer son sens de l’humour très personnel. »

Lumikko

Les livres reflètent-ils le monde ou ne nous en renvoient-ils qu’une image falsifiée ? La question, de l’ordre du sophisme à vrai dire, n’intrigue-t-elle pas les lecteurs depuis toujours ? Pire : « Parfois, il manque aux livres des pages entières. Parfois, on imprime même des pages fausses. Ce sont des hommes qui fabriquent tout ça (..) et quand les hommes font les choses, eh bien ils font des erreurs. L’erreur n’est pas seulement humaine mais on peut dire que l’histoire de l’humanité est principalement faite d’une multitude d’erreurs. » Dans Lumikko, Ella Milana, professeur de finnois et de littérature dans un lycée, découvre que certains romans qu’elle emprunte à la bibliothèque municipale semblent avoir été volontairement réécrits. Tout au moins en partie. Par qui et dans quel but ? se demande-t-elle. Ce n’est pas si grave, réplique une bibliothécaire par ailleurs elle-même auteure, après tout « la littérature n’intéresse pas tellement le grand public ». Ella Milana écrit une nouvelle dans le journal local et voilà qu’elle est invitée à rejoindre la Société littéraire de Jäniksenselkä, présidée par Laura Lumikko, « l’écrivain finlandais le plus apprécié dans le monde ». Au fil de son avancée, le récit devient de plus en plus fantastique. Laura Lumikko disparaît mystérieusement au lendemain d’une réception. Toute la ville est sous le choc. Ella Milana est alors appelée à jouer à un jeu étonnant, qui n’est pas sans rappeler d’autres rites dans des ouvrages récents. Elle apprend que les livres peuvent avoir des maladies, devenir « instables », et voir leur contenu se modifier. Nous n’en dirons pas plus car nous avons eu beaucoup de mal à poursuivre notre lecture, peu emballé par un ouvrage qui nous semble relever plus de la fantasy pour ado que, comme nous l’avions d’abord pensé, de l’anticipation ou de la politique fiction.

 

* Pasi Ilmari Jääskeläinen, Lumikko (Lumikko Ja Yddeksän Muuta, 2006), trad. Martin Carayol, L’Ogre, 2016