Créer un site internet

R-S-T

À la mesure de l’univers

« Nous sommes à Keflavík. Cette ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d’habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée. » Ainsi commence À la mesure de l’univers, roman de Jón Kalman Stefánsson qui succède à D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, touchante chronique familiale sur fond d’histoire récente de l’Islande. Jón Kalman Stefánsson livre tout de ses personnages, de leurs rencontres et leurs amours, sans chercher à épargner le lecteur. Ici, Ari rentre en Islande, car son père lui a annoncé sa mort prochaine. À Keflavík, passé et présent s’entremêlent, la présence de la base américaine et les déroutes bancaires pèsent sur la vie des habitants. « Peu de choses, s’il en est, sont meilleures qu’un cacao bien chaud quand on est trempé et transi jusqu’aux os, quand on a frôlé la noyade », écrit l’auteur, s’en remettant toujours à un humour sous-jacent qui finit par un optimisme bienvenu. Un beau roman, de nouveau, qui confirme combien Jón Kalman Stefánsson excelle à nous conter tant les menus faits de la vie de ses personnages que leur confrontation directe à la grande histoire. « …Je m’unis peu à peu à l’averse de neige. Et je m’unis si radicalement à elle qu’on durait que jamais je n’ai vraiment existé », écrit le narrateur pour terminer un livre qui, par la force des choses, ne saurait se conclure.

 

* Jón Kalman Stefánsson, À la mesure de l’univers (Eitthvað á stærð við alheiminn, 2015), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2017

Ásta

Je vais d’abord vous expliquer d’où provient ce prénom, Ásta, annonce Jón Kalman Stefánsson dans son dernier roman éponyme traduit en français. Et de mentionner la scène finale de Gens indépendants(1935), le grand roman du Prix Nobel de littérature (1955) Halldór Laxness (1902-1998). Nous sommes au début des années 1950, à Reykjavík. Helga et Sigvaldi baptisent Ásta leur seconde fille – il suffit de lui enlever la dernière lettre pour que ce prénom devienne le mot « amour » en islandais. Les années passent et... Ásta est-elle devenue heureuse ? s’interroge Sigvaldi au moment de sa mort, consécutive à sa chute d’un échafaudage. Affalé sur le trottoir, il revoie alors différents épisodes de sa vie, qui s’entrecroisent avec ceux de la vie de sa fille. « ...Il n’y a rien de plus agréable dans cette existence que de s’allonger dans le foin moelleux. S’il existe une éternité, espérons que ce soit une grange bien pleine de foin odorant. » Dans ce sixième roman traduit en français (après notamment Entre ciel et terreou D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, à juste titre remarqués ici), Jón Kalman Stefánsson (né en 1963) excelle à conter avec poésie la vie de personnages d’allure anodine, pour lesquels la vie est une lutte permanente. Non sans humour. En témoigne ce passage, quand le narrateur s’installe dans une bicoque entourée de cabanes à touristes et que son voisin, qui loue ces cabanes, voit dans son métier d’écrivain l’occasion de gagner plus d’argent. « Je leur dirai que vous écrivez un roman sur l’Islande et ses champs de lave. Oui, et évidemment, aussi sur la mer, et sur la pêche à la barque. Ils seront scotchés ! Mais à part ça, vous faites quoi dans la vie ? » Un beau roman difficile à résumer, pour vagabonder sur cette terre islandaise de plus en plus prisée par les touristes, « des gens raisonnables (…) qui ne semblent pas avoir beaucoup de temps pour se demander si la littérature doit nous préparer à la mort ou nous aider à vivre ». Ástaest un roman qui s’inscrit dans une œuvre, une belle œuvre, celle de l’un des plus importants romanciers islandais contemporains.

 

* Jón Kalman Stefánsson, Ásta(Saga Ástu, 2017), trad. Éric Boury, Grasset, 2018

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

« Étreinte est sans doute le mot le plus beau de toute notre langue. Ouvrir ses bras pour toucher une autre personne, tracer un cercle autour d’elle, s’unir à elle l’espace d’un instant afin de constituer un seul être au sein des maelströms de la vie… » Sous ce titre étonnant, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Fiskarnir hafa enga fætur, 2013), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2015, Jón Kalman Stefánsson (né en 1963 et déjà connu, en France, pour une trilogie : Entre ciel et terre, La Tristesse des anges et Le Cœur de l’homme) nous livre un roman qui prend pour cadre la ville de Keflavík, dans la région ouest de l’Islande, une ville « qui n’existe pas », « l’endroit le plus noir de l’Islande », tellement les conditions de vie ont longtemps été extrêmement difficiles. Trois générations apparaissent. Le grand-père, devenu pêcheur et armateur, le fils, éditeur au Danemark, et le narrateur. Les époques se mêlent, tant de choses ont changé en quelques décennies et pourtant les objectifs des uns et des autres se ressemblent. À la grandeur d’âme de certains répondent les saloperies des autres (ce viol et cette histoire d’amour qui n’a pas lieu, par exemple). Roman touffu, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds n’est pas dépourvu d’humour, un humour qui permet aux émotions de s’affirmer avec ampleur. « …Quelle valeur a notre vie si personne ne consent à en écouter le récit ? » finit par s’interroger le narrateur. 

 

* Jón Kalman Stefánsson,D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Fiskarnir hafa enga fætur, 2013), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2015

Maîtresses femmes

À en croire leurs titres, on peut se dire que les éditions Héloïse d’Ormesson ont de la suite dans les idées. Ainsi, après avoir proposé l’excellent Femme de tête de la Danoise Anne Vibeke Holst (cf. recension sur ce site), elles publient Maîtresses femmes de Steinunn Sigurdardóttir, par ailleurs journaliste pour la radio et la télévision. Le portrait tracé par l’auteure islandaise (dont plusieurs livres ont déjà été traduits en français : Le Voleur de vie, Le Cheval Soleil, Cent portes battant aux quatre vents, etc.) est bien différent – quoi que ! Il s’agit ici de celui d’une volcanologue réputée, Maria Holm, qui effectue un voyage en France pour des conférences. Dans l’avion, une femme lui manifeste un intérêt qui l’étonne. Elle est hétérosexuelle mais le trouble la gagne. Et s’accroît, lorsqu’elle retrouve Gemma à Paris, à la terrasse du bar où elle prend son petit déjeuner. Une liaison débute entre Maria et Gemma. Constatant les dégâts que les hommes ont causé à l’humanité dans son ensemble, Gemma entend mettre en place une société composée uniquement de femmes. Maria n’est pas d’accord. Tous les hommes ne se ressemblent pas, selon elle. Pour preuves, Anton (ou simplement A), son grand amour, qui se dit homosexuel et qui va pourtant, revenant brièvement dans sa vie, lui faire un enfant. Ou Diddi, qui avait été son mari. Ou encore Bárdur Stephensen, professeur et collègue, qui un jour lui a sauvé la vie et qui, aujourd’hui, amant occasionnel, fait figure de père. Ou de père éventuel pour l’enfant à venir, puisque A ne s’en occupera pas. La vie de Maria Holm est plus simple qu’il n’y paraît. C’est la vie d’une femme confrontée à ses rencontres, à ses émois, que conte Steinunn Sigurdardóttir (née en 1950), une femme qui entend écouter sa sensibilité puisque celle-ci rime avec liberté.

 

* Steinunn Sigurdardóttir, Maîtresses femmes (Gœõakonur, 2014), trad. Catherine Eyjólfsson, Héloïse d’Ormesson, 2017

Le Garçon qui n’existait pas

Reykjavík, 1918. Máni Steinn, autrement dit « Pierre de Lune », est un adolescent d’une quinzaine d’années qui vit à sa façon son homosexualité. À sa façon, c’est-à-dire qu’il a des « clients » qui le rémunèrent pour des actes sexuels. La grippe espagnole s’abat sur la capitale islandaise, causant d’innombrables morts. « La ville compte dix mille malades, dix médecins et trois hôpitaux pleins à craquer. (…) Partout, les malheureux s’entassent, se recroquevillent et se tortillent sous l’effet de la toux, des douleurs et de la soif, incapables d’aller chercher un verre d’eau pour se désaltérer... » La Première Guerre mondiale affecte indirectement l’île. Máni Steinn observe, tente de trouver sa place. Il n’est encore qu’un enfant. « Approche, mon petit, approche... » Auteur de plusieurs ouvrages (Le Moindre des mondes, Sur la paupière de mon père) Sjón (né en 1962) est connu comme parolier de la chanteuse Björk. Ce livre, très digest (cent cinquante pages, avec beaucoup de pages blanches), trace, en creux, le portrait d’un enfant dans ces années difficiles où l’Islande acquiert son autonomie (1904, puis 1918 ; l’indépendance suivra, en 1944) et où l’art cinématographique (nombre de références à des films, ici) se développe et bouleverse les spectateurs. « Le projecteur est aussi gros qu’un cheval, les bobines aussi imposantes que les roues d’une charrette et le moteur de voiture qui entraîne la machine rougeoie tant il peine. La lampe est aussi scintillante que le soleil, des rayons de lumière aveuglante s’échappent de chaque interstice de l’appareil. » Le matériau est là pour composer une œuvre appelée à faire date, mais l’auteur se contente de déposer des touches sur le papier. Une anecdote, une vision, une passe... Une passe, une anecdote... C’est dommage, Le Garçon qui n’existait pas aurait pu être un vrai livre.

 

* Sjón, Le Garçon qui n’existait pas (Mánasteinn, 2013), trad. Éric Boury, Rivages, 2016

Kirkjubaejarklaustur

« Dans une Islande intemporelle en pleine déliquescence, à Kirkjubaejarklaustur, Sven, touriste lambda, est abandonné par ses amis sur la lande désolée. Son errance furieuse et ridicule l’amènera à croiser sur sa route une nuée d’oiseaux philosophes, un bastion d’autochtones aussi hilares qu’hostiles ou encore un duo d’esprits frappeurs amnésiques – derniers vestiges vivants d’un monde à la dérive. » Cela, c’est la quatrième de couverture et pour une fois, nous en conseillerons la lecture et guère plus. Car le texte proprement dit de Vincent Tholomé (né en 1965) relève du style télégraphique : deux mots, un point, un mot, un point, trois mots, un point. L’action est censée se passer en Islande, donc. L’auteur n’est pas Islandais. Le lieu sert plus de prétexte, nous semble-t-il, à une élucubration littéraire, pas antipathique mais difficile à suivre, surtout que le lecteur peut avoir l’impression qu’on utilise un langage bêtifiant à son intention. Oralement, puisque l’auteur est « performeur », le résultat est sans doute plus agréable. Comme le dit de manière quelque peu ampoulée Jan Baetens, l’auteur de la postface, « son programme n’est pas de réaligner l’écrit sur l’oral, mais de procéder à une nouvelle torsion écrite de l’oral. » Peut-être. S’il le dit.

 

* Vincent Tholomé, Kirkjubaejarklaustur (suivi de The John Cage experiences), Espace Nord (Poésie), 2016

La Valse de Valseyri

La Valse de Valeyri, de Guðmundur Andri Thorsson (né en 1957, fils de l’écrivain Thor Vilhjálmsson – auteur de La Mousse grise brûle et de Nuits à Reykhavík – à qui le livre est dédié, par ailleurs critique et éditeur) voit seize membres d’une petite communauté islandaise se remémorer divers moments de leur vie, tous personnages singuliers. Ils se regardent, introspections sans complaisance, s’écoutent et finalement, imagine-t-on, se répondent quand une chorale interprète des chants que tous connaissent dans la salle des fêtes du village. « Elle entend des avions, des voitures, des motos, des tondeuses à gazon et des scies électriques et se dit que tout cela, c’est le présent. Cette vitesse qui caractérise toute chose. Ce tintamarre sans âme. Cette brutalité détestable. Elle préfère rester à l’intérieur. » Pour d’autres, ce sera à l’extérieur. Mais à Valeyri, toujours. Car tous constituent ce village « en dehors du monde et loin de son tumulte », village qui, néanmoins, « est le monde lui-même dans un mouchoir de poche ». Soulignons la qualité de l’écriture, son foisonnement, et celle de la traduction dans ces « histoires enchevêtrées », comme l’indique le sous-titre. Riche de références modernes (notamment les multiples usages de l’ordinateur, le rappel de la crise bancaire ou l’évocation, par le personnage de Kata, de la traite des blanches dans les ex-Pays de l’Est), La Valse de Valeyri est un livre qui donne de l’Islande une image loin de celle, rebattue, du pays « de glace et de feu » – et c’est heureux.

 

* Guðmundur Andri Thorsson, La Valse de Valseyri (Valeyrarvalsinn, 2011), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2016

L’Affaire Benedikt Gröndal

Il... « se dit alors qu’il en va souvent ainsi dans l’existence : nous essayons de nous débarrasser de ce que la vie nous a donné de meilleur. » Mais ce n’est pas toujours possible. Heureusement, peut-être. Tout comme il n’est pas toujours possible de revenir en arrière, d’annuler quelque chose que l’on n’assume pas. « ...Je ne sais toujours pas, malgré mon expérience de l’être humain, de la complexité de sa nature et de ses actes, pourquoi j’ai volé ce livre », s’interroge Ólafur Árnason, narrateur de ce roman et magistrat à la retraite. Il regrette aussitôt son geste et replace le livre dans le cartable de son camarade, mais se trompe, celui qu’il rend n’est pas le bon. « Regrettable affaire. » Il est exclu du lycée. « C’est capital si nous voulons voir la nation islandaise retrouver sa dignité. » Un homme va le défendre : Benedikt Gröndal (1826-1907), naturaliste, enseignant et poète, gloire nationale, pourtant rejeté par beaucoup car en marge, de par son comportement plutôt bienveillant, de ses contemporains. Signé Guðmundur Andri Thorsson (né en 1957, auteur, déjà, de La Valse de Valeyri), L’Affaire Benedikt Gröndal présente un personnage phare, bien que contesté, de l’histoire islandaise, et plonge le lecteur dans le Reykjavík de la fin du XIXe siècle, quand des idées d’indépendance nationale commencèrent à circuler dans les milieux influents. Luttes et enjeux politiques derrière une anecdote des plus banales...

 

* Guðmundur Andri Thorsson, L’Affaire Benedikt Gröndal (Sæmd, 2013), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2019