« Bien que je sois assis depuis un moment à côté de lui et qu’il n’y ait aucun doute sur l’importance des sujets dont je souhaite l’entretenir, je n’ai pas osé déranger l’ancien Beatles. » Le narrateur de ce roman, Mon sous-marin jaune, un écrivain qui pourrait fort bien être Jón Kalman Stefánsson lui-même, cogite dans un parc londonien, à proximité de Paul McCartney. Il se souvient de ses premières écoutes des chansons des « quatre garçons dans le vent ». « Ils viennent de Liverpool, dont il me semble que c’est un peu le Keflavík de l’Angleterre, où la météo est sûrement des plus maussades, où elle ressemble à une tante contrariée, à un oncle buté... » Sa mère vient de mourir, il n’a que sept ans, leurs chansons la rattachent à elle. « Comment puis-je être morte puisque tu te souviens de moi et que tu m’aimes ? » l’entend-il lui dire. Il décide de lire la Bible pour la retrouver. Il décide surtout d’essayer de comprendre les paraboles et autres métaphores du livre saint. « Il faut tout de même le reconnaître : le texte de la Bible est parfois pesant, grave, ennuyeux et brouillon. » Les volontés belliqueuses d’un dieu tout-puissant l’agacent. « ...Dieu n’est qu’un mollasson toujours de mauvaise humeur, assoiffé de sang et d’alcool. » Son père reste à distance de lui (ce qui n’empêche pas le gamin de verser du poivre dans son tabac !) ; sa nouvelle belle-mère n’est... qu’une belle-mère, « une incarnation du silence », dont il ne se rapprochera que lentement. Quand elle l’emmène dans le nord de l’île, dans sa famille d’éleveurs de moutons aux manières frustres, il converse avec les morts du cimetière. « ...Sur les hautes landes islandaises, on est à l’abri du temps. » Les défunts sont gens de bonne compagnie. Alternant entre deux époques, les années 1970 et le temps présent (« sous une averse de neige si drue que les époques et les univers se sont confondus »), Jón Kalman Stefánsson continue ici son introspection, convoquant en boucle, outre les Beatles, Johnny Cash et Simon et Garfunkel. La petite histoire, la sienne, très personnelle, rejoint toujours la grande histoire, ce qui donne à chacun de ses ouvrages un ton singulier. Il est facile de le suivre car le narrateur ressemble autant à l’écrivain qu’au lecteur. Dans ce volume, la magie opère peut-être un petit peu moins moins immédiatement que précédemment (Ton absence n’est que ténèbres, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, Lumière d’été, puis vient la nuit). Jón Kalman Stefánsson est bavard et donner la parole, une parole fictive, à Ringo, John, Paul et George, voire à l’Éternel, n’apporte, pensons-nous, pas grand-chose. Les pages se tournent avec un peu trop de paresse. Mais à l’évidence, s’il s’agissait du premier roman que nous lisions de lui, un bel enthousiasme affleurerait. Le gamin mis en scène nous décrocherait bien des sourires, le jeune homme qu’il devient aussi. Et puis, ces phrases chagrines à peine écrites, nous nous disons qu’il est fort plaisant de voyager dans le temps avec ce double facétieux de l’auteur et que ce roman, Mon sous-marin jaune, ne démérite vraiment pas... ! « Je roule en décrivant des cercles dans la nuit, j’évite de regarder dans le rétroviseur, je crains d’y croiser les yeux du gamin de huit ans, cet enfant qui était peut-être plus vaste qu’une étreinte, et que j’ai pourtant laissé mourir. »
* Jón Kalman Stefánsson, Mon sous-marin jaune (Guli kafbáturinn, 2022), trad. Éric Boury, C. Bourgois, 2024