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Le Rouge vif de la rhubarbe

De Auđur Ava Ólafsdóttir, on se souvient de Rosa Candida, roman qui avait été unanimement salué. Le Rouge vif de la rhubarbe est en fait le premier roman de l’auteure. Ágústína, le personnage central, est une jeune fille de quatorze ans handicapée de naissance, qui se déplace avec des béquilles. Sa mère est partie en voyage, étudier les oiseaux migrateurs, et lui envoie régulièrement des lettres. Nína, une vieille amie de celle-ci, veille sur elle. Réfugiée dès qu’elle le peut dans sa « forêt » de rhubarbe « à la recherche de son origine », « là même où elle avait été conçue », Ágústína rêve de grimper au sommet de ce qu’elle appelle la « Montagne », huit cent quarante quatre mètres au-dessus des plages de sable noir. Il lui arrive d’arracher les pattes des mouches, quand elle ne s’invente pas une vie pourvue de jambes en bon état. Ágústína est prête au défi. Un ami de son âge lui propose de chanter dans son groupe de rock. Pourquoi pas – et les félicitations la récompensent. Puis elle joue dans la troupe de théâtre locale. La vie passe, ponctuée d’événements propres à l’île : la préparation de la confiture de rhubarbe ou la confection du boudin de mouton. Jusqu’à l’ascension de cette montagne… Auđur Ava Ólafsdóttir offre encore une fois un court roman empli d’émotion.

 

* Auđur Ava Ólafsdóttir, Le Rouge vif de la rhubarbe (Upphækuð jörð), trad. Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2016

Ör

« Ör » signifie « cicatrices », explique Auđur Ava Ólafsdóttir dans son roman justement titré ainsi. Jónas Ebeneser, le narrateur, est un homme qui se sent seul : « Je n’ai pas touché la chair nue d’une femme – pas délibérément en tout cas –, (…) je n’en ai pas tenu une seule entre mes bras depuis huit ans et cinq mois. » Il a rompu avec Guðrún, sa femme. Guðrún, c’est aussi le prénom de sa mère et celui de sa fille. « Les trois Guðrún. » Il décide de passer une semaine de vacances dans un pays qui a été récemment touché par la guerre. Où parvient-il ? Peut-être dans les Balkans. Il loge à l’hôtel Silence et souhaite s’y suicider à l’issue de son séjour. Avec Ör, Auđur Ava Ólafsdóttir poursuit la recette qui a fait le succès de ses précédents livres : humour et sensibilité sur fond contemporain. Jónas Ebeneser voyage avec une trousse à outils et une perceuse, ses armes à lui. « …Du genre à préférer être tué plutôt que tuer. Pas un mec à s’abîmer les phalanges dans une bagarre. » En revanche, s’abîmer les mains en bricolant pour le bien de tous ne le chagrine pas. Ör est un beau petit roman, une sorte de « feel-good book » qui ne voudrait pas en être un.

 

* Auđur Ava Ólafsdóttir, Ör (Ör), trad. Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2017

Miss Islande

Hekla porte le nom d’un volcan islandais. Ainsi l’a voulu son père, passionné de vulcanologie. En 1963, à vingt-et-un ans, elle entreprend un voyage jusqu’à Reykjavík afin de trouver un emploi. Mais elle est une femme, doté d’un physique avantageux, comme on dit, et à peine est-elle montée dans le bus pour rejoindre la capitale, qu’un homme lui propose de concourir à l’élection de Miss Islande : elle aura une voiture avec chauffeur et rencontrera des boxeurs. Hekla se targue d’écrire (elle a déjà dans ses bagages des romans qu’elle compte proposer à un éditeur) et, en attendant d’en vivre, est prête à accepter quasiment n’importe quel emploi. Elle loge chez Jón John, un ami, son premier petit ami, homosexuel qui sait qu’en Islande les individus comme lui sont mal vus, notamment sur les navires de pêche où la virilité est exacerbée. Or, à court d’argent, il est obligé de devenir marin, avant de pouvoir s’exiler au Danemark. Serveuse dans un grand restaurant, Hekla apprend les techniques pour se débarrasser des « béliers en rut » : « Ils t’attrapent quand tu passes à côté d’eux. Ils te mettent la main aux fesses ou la glissent sous ta jupe. Ils essaient aussi de te toucher les seins quand tu les sers. (…) Ils susurrent à ton oreille, ils te suivent, ils veulent savoir où tu vis. » Et pour couronner le tout, « les serveuses sont payées deux fois moins que les serveurs ». Mais Hekla n’est pas du genre à se laisser enquiquiner. Elle fait la connaissance de Starkadur, « poète » et bibliothécaire qui prétend écrire, lui aussi, mais sans être aussi doué qu’elle, et qui est surpris et même agacé lorsqu’il découvre qu’elle a déjà publié des nouvelles. Hekla est une femme dans une société encore fortement machiste. Son intention d’écrire va à l’encontre des préjugés. Comme à son habitude, Auður Ava Ólafsdóttir manie un humour très fin. Hekla, son personnage principal n’en fait qu’à sa tête, en dépit des injonctions plus ou moins bienveillantes – ou franchement malveillantes – des hommes autour d’elle. La fin surprend. Ou pas. La fin donne tout son sens à ce récit épique. Pour rire jaune.

 

* Auður Ava Ólafsdóttir, Miss Islande (Ungfrú Ísland, 2018), trad. Éric Boury, Zulma, 2019

Le Narrateur

Bien des auteurs déjà ont joué à cache-cache avec leurs lecteurs, puisque sans lecteurs un roman, on le sait, n’est rien. Qui est qui ? La question revient ainsi dans ce volume de Bragi Ólafsson (né en 1962, et par ailleurs ex-bassiste dans The Sugarcubes, le groupe de la chanteuse Björk), Le Narrateur, quand un certain G. se met à suivre un homme nommé Aron Cesar dans les rues du centre de Reykjavík. Treize ans plus tôt, cet Aron Cesar n’est-il pas sorti avec Sara, que G. porte toujours dans son cœur ? Mais voilà qu’un autre individu apparaît au cours de la filature et finalement, le lecteur peut s’interroger. Qui suit qui ? Le narrateur est-il l’auteur ou... le lecteur ? « Un jeu de poursuite ? Le chat et la souris ? La souris et le chat ? » D’autant que G. semble étrangement transparent... « Ou bien il fait semblant de ne pas remarquer G., ou bien G. n’a d’existence que dans sa propre imagination. » Le Narrateur ? Un petit jeu littéraire bien mené.

 

* Bragi Ólafsson, Le Narrateur (Sögumaður, 2015), trad. Róbert Guillemette, Actes sud, 2019

Ma maison au pied du volcan

Rien à voir avec Malcolm Lowry (cf. son magnifique roman Au-dessous du volcan), le volcan dont il est question ici se trouve au sud-ouest de l’Islande, dans l’archipel des îles Vestmann. En 1973, son éruption contraint la population à fuir. Gísli Pálsson est né au pied de ce volcan. « Les fantômes de ma jeunesse ont été enterrés de deux manières différentes : ils gisent sous les couches des débris de souvenirs accumulés au cours de ma vie, et sous la lave qui s’est écoulée le long des pentes du mont Helgafell, la ‘Montagne sacrée’ des îles Vestmann, en Islande, en 1973. » On connaît Gísli Pálsson, en France, pour son livre, L’Homme qui vola sa liberté, odyssée d’un esclave, publié en 2018 par les éditions Gaïa. Un excellent récit. Avec Ma maison au pied du volcan, il nous donne une autre vision de l’Islande. Une vision de l’intérieure, de nouveau, subjective et puissante. « Notre habitat joue un rôle capital dans notre conscience », écrit-il. Ce livre n’est pas un précis de vulcanologie, mais pas loin. Jusqu’à quel point l’homme est-il capable de dompter la nature ? interroge l’auteur, qui rappelle que les habitants des îles Vestmann furent des « réfugiés climatiques » avant l’heure et qu’ils réussirent, sur place, à contenir en partie le flot de magma et à le diriger, sauvant leur village et son port. Avec, tout au long de ce récit, une réflexion sur le devenir de ce pays et, plus généralement, de la planète, alors que le changement climatique produit des effets de plus en plus redoutables. Comme, rappelle-t-il, disent les Islandais : « Ne pas se plaindre, rester calme et aller de l’avant... »

 

* Gísli Pálsson, Ma maison au pied du volcan (Fjallið sem yppti öxlum : Maður og náttúra, 2017), trad. de l’anglais Carine Chichereau, Gaïa, 2020