« Nous ne devenons pas tous nos parents, mais leurs vies et leurs blessures bâtissent les maisons que nous habitons. Elles sont les marteaux, les mains rêches et gercées qui fixent les fenêtres et les portes de traviole. » Après L’Odyssée de Sven, dont nous avions dit ici le plus grand bien, l’Américain Nathaniel Ian Miller publie Dans nos pierres et dans nos os, un roman qui prend pour cadre l’Islande. Orri est étudiant à Reykjavík. La ville ne lui réussit pas et la santé défaillante de son père lui fournit le prétexte pour revenir à la ferme. Pabbi ne lui épargne pas les difficultés du métier de fermier mais Orri s’accroche. La figure paternelle est séduisante, le bonhomme, considéré comme un original, a son caractère. Éleveur de vaches, il veille à leur bien-être, même lorsqu’il les conduit à l’abattoir. « Pabbi n’était pas quelqu’un de résigné. Il ronchonnait, s’indignait, trépignait. » Il est quelqu’un d’humain, comme sa femme, Amma, une Litvak, autrement dit juive originaire de Lituanie, qui se fait appeler « Emma Goldmansdottir » ! Orri, lui, vit une relation d’amitié avec Rúna, qui se dit lesbienne et qu’il a connue et défendue à l’école lorsqu’elle était enfant, qu’elle subissait les sarcasmes des gamins. Par les réseaux sociaux, il se lie avec Mihan, une jeune femme d’origine philippine qui habite à Akureyri, « un volcan qui puisait en continu dans les failles des plaques terrestres, sans jamais refroidir ». Tout ce petit monde vit dans une sorte d’harmonie bon enfant. C’est une Islande contemporaine que présente Nathaniel Ian Miller, ne négligeant pas l’œuvre des auteurs passés, comme Halldór Laxness, plusieurs fois cité, une Islande ouverte sur le monde. « Les Islandais ne sont pas particulièrement enclins à s’épancher. Pour nous soutirer quelque chose, mieux vaut tenter sa chance quand notre taux de caféine est à son pic. Des moments où nous sommes susceptibles de nous laisser aller et de nous montrer plus loquaces, sans risquer les grands déballages liés à l’alcool. » Comme dans L’Odyssée de Sven, une famille brinquebalante et néanmoins sympathique fournit ici la trame de l’intrigue. Un très bon roman.
* Nathaniel Ian Miller, Dans nos pierres et dans nos os (Red dog farm, 2025), trad. de l’anglais (États-Unis) Emmanuelle Heurtebize, Buchet-Chastel, 2025