Traduit, allez savoir pourquoi, non pas de l’islandais mais de l’anglais, Opération Napoléon (ou, mot pour mot, Les Documents Napoléon) est en fait l’un des premiers romans de Arnaldur Indridason (le troisième, précisément), publié initialement en 1999, avant la série des Erlendur. Alors que la Deuxième Guerre mondiale semble devoir se terminer bientôt, avec la victoire des Alliés, un bombardier allemand camouflé aux couleurs des États-Unis est pris dans une violente tempête de neige et s’écrase sur le Vatnajökull, glacier du sud de Islande. Les forces américaines, stationnées sur l’île, essaient de le retrouver, en vain. Elles reprennent les recherches quelques années plus tard, sans plus de succès. Mais en 1999, le glacier fond et grâce aux techniques nouvelles, la carcasse est repérée. Les Américains décident de la récupérer sans en aviser le gouvernement islandais. Pourquoi cette insistance ? Que contient donc l’avion de si précieux ? Deux randonneurs surprennent les membres des forces spéciales et l’opération tourne mal, ils sont arrêtés, torturés, l’un est assassiné. Le deuxième parvient à prévenir sa sœur, Kristin, jeune avocate au sein du Ministère de la Justice, qui se lance dans une course folle et quelque peu invraisemblable pour le sauver. Arnaldur Indridason relate, dans ce roman que l’on peut qualifier d’« uchronique » plus que de « conspirationniste », un épisode possible de la Deuxième Guerre mondiale : et si les Alliés et les Allemands avaient tenté de se lier contre les Soviétiques ? Il s’attarde sur la présence des militaires en Islande (et là, ce n’est plus de la fiction), qui a longtemps suscité des remous au sein de la population. La morgue dont des soldats qui se croient tout puissants font preuve à l’encontre d’une population désarmée et forte seulement de sa bonne foi suscite l’indignation. On peut évoquer, sur ce sujet, certains écrits de l’Islandais Prix Nobel de Littérature (1955) Haldór Kiljan Laxness, notamment Station atomique. Ou bien Le Zoo de Mengele (dont l’action se passe en Amérique du Sud), du Norvégien Gert Nygårdshaug. Le gouvernement islandais est ici pressé de se soumettre aux directives des Américains. Qu’il refuse n’empêche pas ceux-ci de continuer d’agir à leur guise, avec une violence extrême. Car il s’agit là, tout bonnement, d’écrire l’histoire à leur convenance. « L’histoire n’est qu’un tissu de mensonges (…). Il y a eu tant de dissimulations, tant de choses inventées de toutes pièces ; nous avons dit la vérité sur des mensonges, et menti sur la vérité, enlevé telle chose pour la remplacer par telle autre. (…) Vous m’avez dit un jour que l’histoire de l’humanité n’était rien d’autre qu’une succession de crimes et de malheurs. Eh bien, c’est aussi une succession de mensonges savamment construits », explique ainsi un responsable des services spéciaux américains.
Si le propre d’un bon livre est de faire réfléchir le lecteur, tirons donc ici notre chapeau, une fois de plus, à Arnaldur Indridason.
* Opération Napoléon (Napóleonsskjölin, 1999), trad. de l’ang. David Fauquemberg, Métailié (Noir), 2015