« Entre les pages règne la nuit. Une nuit glaciale et sans fond qui constitue l’âme de l’Islande. Et qui n’est en rien muette, puisque la tempête s’y déchaîne : le noroît frappe de plein fouet le petit village du grand nord où nous avons élu domicile dans le livre précédent. » C’est dit, ce roman de Hallgrímur Helgason, Soixante kilos de coups durs, constitue la suite de Soixante kilos de soleil, paru à peine plus d’un an auparavant. Nous sommes au début du XXe siècle. Âgé de dix-huit ans, Gestur Eilífsson, « fils de l’homme qui avait volé un morceau de marsouin et assassiné un pasteur, de l’homme qui était passé de vie à trépas sans payer pour ses crimes et offenses », se montre fort actif pour aider sa famille adoptive dans sa masure en tourbe de Segulfjörður, comptoir danois et norvégien en terre d’Islande. Déclarant se nommer dorénavant Gestur Elison (« Nous avons tous au moins trois pères. Celui qui nous engendre, celui qui nous élève et celui qui nous aime »), il exerce différents boulots et aimerait bien rencontrer une dulcinée, mais les rares jeunes filles de la région le regardent de haut, a-t-il l’impression. L’époque est rude pour les Islandais. « La nation était encore embourbée dans une culture de l’oppression où l’église occupait le sommet de la hiérarchie, suivi par le magasin, la maison en bois, la ferme en tourbe, le chien, le chat, la souris et le pou. » Il a du caractère, à défaut de savoir exactement ce qu’il veut : continuer à venir en aide à sa famille, rien d’une sinécure, ou s’émanciper en s’en éloignant ? Il n’est pas le plus moche et le plus sot des jeunes hommes de son âge et perd vite son pucelage. « Depuis plusieurs semaines, il pouvait à peine faire un pas sans tomber sur une femme. » L’occasion pour l’auteur de déployer sa verve : « Elle ondulait sous lui, se cabrait, aspirait son nectar, elle était sur le bout de sa langue, il la comblait de ses doigts, elle massait son bourgeon qu’il faisait tinter avec toujours plus de précision, ils exploraient les plaisirs de la chair, découvrant des jouissances secrètes, œuvrant comme un seul être, devenant un seul corps, une seule créature, un animal moderne et ardent de désir, une bête préhistorique et immémoriale, écumante de lubricité. » Quelle description ! Des Danois achètent des terres pour leurs installations portuaires et proposent de reprendre la maison et un terrain adjacent, ce que Gestur accepte. L’Islande est un pays non encore indépendant, puisque toujours rattaché au Danemark, mais déjà fidèle à lui-même : « Nous ne possédons rien ! Rien du tout ! Rien qu’une marmite à poser sur le foyer ouvert et quelques livres. » Hélas, comme il aurait dû s’y attendre, Gestur se fait avoir, en échange des terres il obtient une « maison à étage » dans laquelle un Islandais ne se sent pas à l’aise, et doit travailler sur un bateau. Suivent de belles pages sur un métier des plus pénibles, la pêche aux harengs, que tous les Islandais pratiquent à un moment ou à un autre. Et lorsqu’un navire s’échoue sur le rivage, tous participent à vider ses cales, ce qui suscite une liesse mémorable. « Ils vivaient des instants hors du temps, du monde et du réel, il n’y avait ici ni notables, ni policiers, ni femmes, ni contraintes ! Ces miséreux buvaient ce rêve à grandes lampées, libérés de tout, y compris de l’argent. » Gestur décide de se marier avec la mère, considérée comme sourde et muette, d’une petite fille dont il est le père, sans jamais avoir osé le reconnaître, et en profite pour reprendre son nom d’origine. Mais le jour dit, la profusion du harengs dans les eaux côtières le voit quitter l’église à fond de train pour s’engager sur un bateau de pêche. L’Islande est en pleine mutation, elle s’achemine vers son indépendance, passant « directement de l’étable à l’avion à réaction ». Gestur en est le symbole, tout comme « l’immense édifice futuriste (...) où régnait l’infernale fournaise que dégageait la chaudière à vapeur », là où le hareng était transformé en farine ou en huile pour le profit des marchands danois, norvégiens et, au bout du compte, de la population islandaise. Quel livre, que ce roman, Soixante kilos de coups durs ! Pas un roman policier mais pas loin, parfois, avec des disparitions étranges qui s’accumulent. Comme son prédécesseur, Soixante kilos de soleil, c’est, au travers d’une fiction très réaliste, l’histoire moderne de l’Islande qui est restituée. Une œuvre intelligente, subtile, parsemée d’humour, une saga d’aujourd’hui avec une suite annoncée dans les dernières lignes. À ne pas manquer.
* Hallgrímur Helgason, Soixante kilos de coups durs (Sextíu kíló af kjafttshöggum, 2021), trad. de l’islandais Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2026