Suzanne Juul, fondatrice des éditions Gaïa, répondait dans une interview qu’elle aimerait publier (nous citons de mémoire mais l’idée est là) les classiques de la littérature nordique. Son catalogue ne compte-t-il pas les noms de Martin Andersen-Nexø (Pelle le Conquérant), Vilhelm Moberg (La Saga des émigrants), Herbjørg Wassmo (Le Livre de Dina), Amalie Skram (Les Gens de Hellemyr), Gunnar Staalesen (Le Roman de Bergen), Frans Gunnar Bengtsson (Orm le Rouge), Kjell Westö (Les Sept livres de Helsingfors), Jørn Riel et ses Racontars, etc., autant de classiques d’hier ou d’aujourd’hui des Pays du Nord ? Avec les deux gros volumes de Karitas, de l’Islandaise Kristín Marja Baldursdóttir, Karitas, sans titre (repris sous le titre L’Esquisse d’un rêve) et Chaos sur la toile (repris sous le titre L’Art de la vie), l’éditrice ajoute une branche islandaise de grande qualité à ce catalogue.
Islande, début du XXe siècle, dans un milieu très modeste. Après la disparition en mer de son mari, une femme décide que leurs six enfants suivront des études. Karitas la seconde et s’occupe de ses frères et sœurs. Elle sale les harengs lorsqu’il lui faut gagner sa vie puis rencontre un homme et la voilà enceinte. Mais elle rêve de peindre : elle est une artiste, est-elle convaincue. « Karitas était comme un récif à fleur d’eau à la merci des marées, tour à tour aussi solide qu’un roc ou bien perdue dans les méandres sans fin de son imagination… » Quatre fois mère, célibataire car son époux est parti conquérir fortune loin d’elle, Karitas entend bien pourtant suivre son inspiration. Elle peindra.
Dans le Livre II, Karitas signe des toiles que de plus en plus d’amateurs apprécient. Elle expose. Ses enfants sont grands, elle pense pouvoir vivre comme elle le souhaite. Mais les hommes de sa vie, au demeurant peu nombreux, refont surface. Ils sont toujours là où elle ne les attend pas. Karitas est un roman dont les personnages principaux sont des femmes. Karitas est le roman d’une femme. Karitas est aussi beaucoup plus que cela car au travers de cette femme et de sa mère et de ses belles-sœurs et de quantité d’autres femmes, Kristín Marja Baldursdóttir décrit une époque, une époque longue, presque un siècle, dans un pays plus ou moins neutre, l’Islande, mais également dans des pays que la guerre a ravagés, dont la France et sa vie artistique des lendemains de la Libération… Elle met en scène des personnages de tous temps, qui ne consentent pas à accepter ce qui ressemble à la fatalité. Il est facile, lorsque l’on évoque la littérature islandaise, de parler de saga. Mais il s’agit là d’une saga, en effet, centrée sur différentes femmes et leurs rapports avec les hommes, leurs hommes, leurs rapports avec leurs enfants, leurs rapports avec le monde et notamment par le biais de l’art. Roman fleuve, Karitas est sans doute l’une des plus belles œuvres de la littérature nordique.
* Kristín Marja Baldursdóttir, Karitas, sans titre (Karítas, á titils, 2004), trad. Henrý Kiljan Albansson, Gaïa, 2008 (L’Esquisse d’un rêve, Karitas, Livre I)
* Kristín Marja Baldursdóttir, Chaos sur la toile (Óreiða á striga, 2007), trad. Henrý Kiljan Albansson, Gaïa, 2011 (L’Art de la vie, Karitas, Livre II)