Romans, littérature

Karitas, Livres I et II

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Suzanne Juul, fondatrice des éditions Gaïa, répondait dans une interview qu’elle aimerait publier (nous citons de mémoire mais l’idée est là) les classiques de la littérature nordique. Son catalogue ne compte-t-il pas les noms de Martin Andersen-Nexø (Pelle le Conquérant), Vilhelm Moberg (La Saga des émigrants), Herbjørg Wassmo (Le Livre de Dina), Amalie Skram (Les Gens de Hellemyr), Gunnar Staalesen (Le Roman de Bergen), Frans Gunnar Bengtsson (Orm le Rouge), Kjell Westö (Les Sept livres de Helsingfors), Jørn Riel et ses Racontars, etc., autant de classiques d’hier ou d’aujourd’hui des Pays du Nord ? Avec les deux gros volumes de Karitas, de l’Islandaise Kristín Marja Baldursdóttir, Karitas, sans titre (repris sous le titre L’Esquisse d’un rêve) et Chaos sur la toile (repris sous le titre L’Art de la vie), l’éditrice ajoute une branche islandaise de grande qualité à ce catalogue.

Islande, début du XXe siècle, dans un milieu très modeste. Après la disparition en mer de son mari, une femme décide que leurs six enfants suivront des études. Karitas la seconde et s’occupe de ses frères et sœurs. Elle sale les harengs lorsqu’il lui faut gagner sa vie puis rencontre un homme et la voilà enceinte. Mais elle rêve de peindre : elle est une artiste, est-elle convaincue. « Karitas était comme un récif à fleur d’eau à la merci des marées, tour à tour aussi solide qu’un roc ou bien perdue dans les méandres sans fin de son imagination… » Quatre fois mère, célibataire car son époux est parti conquérir fortune loin d’elle, Karitas entend bien pourtant suivre son inspiration. Elle peindra.

Dans le Livre II, Karitas signe des toiles que de plus en plus d’amateurs apprécient. Elle expose. Ses enfants sont grands, elle pense pouvoir vivre comme elle le souhaite. Mais les hommes de sa vie, au demeurant peu nombreux, refont surface. Ils sont toujours là où elle ne les attend pas. Karitas est un roman dont les personnages principaux sont des femmes. Karitas est le roman d’une femme. Karitas est aussi beaucoup plus que cela car au travers de cette femme et de sa mère et de ses belles-sœurs et de quantité d’autres femmes, Kristín Marja Baldursdóttir décrit une époque, une époque longue, presque un siècle, dans un pays plus ou moins neutre, l’Islande, mais également dans des pays que la guerre a ravagés, dont la France et sa vie artistique des lendemains de la Libération… Elle met en scène des personnages de tous temps, qui ne consentent pas à accepter ce qui ressemble à la fatalité. Il est facile, lorsque l’on évoque la littérature islandaise, de parler de saga. Mais il s’agit là d’une saga, en effet, centrée sur différentes femmes et leurs rapports avec les hommes, leurs hommes, leurs rapports avec leurs enfants, leurs rapports avec le monde et notamment par le biais de l’art. Roman fleuve, Karitas est sans doute l’une des plus belles œuvres de la littérature nordique.

 

* Kristín Marja Baldursdóttir, Karitas, sans titre (Karítas, á titils, 2004), trad. Henrý Kiljan Albansson, Gaïa, 2008 (L’Esquisse d’un rêve, Karitas, Livre I)

* Kristín Marja Baldursdóttir, Chaos sur la toile (Óreiða á striga, 2007), trad. Henrý Kiljan Albansson, Gaïa, 2011 (L’Art de la vie, Karitas, Livre II

Il n’en revint que trois

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Un lieu – et quasiment un seul lieu : une ferme isolée au pied de la montagne et de son champ de lave, face à la mer, en Islande. Une famille, à l’intérieur. Ou pas tout à fait une famille, pas au sens courant : un grand-père, une grand-mère, un garçon et deux fillettes, plus, de temps à autre, un « gamin » placé là parce que sa mère est gravement malade et que son père n’en veut pas. Tous voient le monde s’agiter jusqu’à chez eux. Qui sont ces deux Anglais qui escaladent le muret entourant la ferme, s’adonnent à des exercices de gymnastique et disparaissent dans une crevasse ? Cet Allemand philosophe, pourquoi semble-t-il se cacher dans une grotte, ravitaillé par les fillettes ? Des événements ont lieu, de par le vaste monde, de si terribles événements, que leur solitude est frappée. Des soldats anglais débarquent, pour, prétendent-ils, protéger le territoire islandais ; puis des Américains, qui construisent des bases dans tout le pays et révolutionnent la vie de cette population restée longtemps à l’écart des soubresauts de la planète. Aucun des habitants de la ferme ne saisit ce qui se passe, et pourtant aucun, non plus, n’est épargné. Roman dense, Il n’en revint que trois retrace l’histoire récente de l’Islande, avec quelques excursions vers les « sagas ». Un pays qui ne saurait être à l’écart de la communauté humaine, en dépit de son éloignement géographique. Un pays secoué, malmené par l’Histoire, et toujours apte à survivre. La vie est rude, dans cette ferme, ses habitants sont frustres. « Au plus noir de l’hiver, après souper, la principale distraction consistait à écouter des histoires de fantômes à la lumière faiblarde de l’ampoule nue qui pendouillait au plafond. » Mais ailleurs, l’inhumanité est de mise, comme dans cette histoire, justement intitulée Il n’en revint que trois, que le « fils » lit soir après soir au « gamin ». « Petite société étriquée », l’Islande est aussi un pays d’une âpre beauté, que Guðbergur Bergsson (né en 1932 et auteur d’un autre roman traduit en français, Deuil) décrit sans fioritures. Il livre là un roman moins intimiste que d’autres publiés aujourd’hui dans ce pays (songeons à ceux de Auđur Ava Ólafsdóttir), moins précipités également (songeons, là, au genre policier, aujourd’hui si fécond). Un roman fort, qui, à l’instar de ceux d’un Laxness, par exemple, ou d’un Gunnar Gunnarsson, nous montre l’altérité du temps lorsque celui-ci achoppe sur la vie quotidienne d’individus incapables d’échapper à l’Histoire.

 

* Guðbergur Bergsson, Il n’en revint que trois (Þrír sneru aftur, 2014), trad. Éric Boury, Métailié, 2018

J’ai toujours ton cœur avec moi

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Bon, les titres, parfois… On se demande s’ils sont vraiment appropriés au livre qu’on tient entre les mains. Ce roman de Soffía Bjarnadótir, par exemple, J’ai toujours ton cœur avec moi : un petit peu nunuche, non ? Et pourtant, quel roman burlesque et touchant. L’héroïne, Hildur von Bingen, apprend la mort de sa mère, une femme qui fut toujours fantasque et peu maternelle, et avec laquelle elle n’entretenait que de lointains rapports. Elle se rend sur l’île de Flatey, où l’attend son héritage : une maisonnette jaune, dans laquelle sa mère a vécu. « Peut-être que le congélateur abrite des fantômes psalmodiant à longueur de journée, ou que chaque mouche est l’âme d’un insulaire réclamant la résiliation de son contrat d’assurance-vie. Cette maison recèle forcément autre chose que des insectes morts et une odeur de renfermé. » Entre réalisme et onirisme, voici le portrait d’une femme, Siggý, que sa fille ne comprend guère, que sa fille fuit – dont sa fille, à son corps défendant et à sa grande surprise, se découvre proche. Soffía Bjarnadótir semble avoir pris beaucoup de plaisir à l’écriture de ce qui est présenté comme un premier roman. Plaisir que nous partageons à sa lecture.

 

* Soffía Bjarnadóttir, J’ai toujours ton cœur avec moi (Segulskekkja, 2014), trad. Jean-Christophe Salaün, Zulma, 2015

L’Île

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Journaliste d’une quarantaine d’années, Hjalti Ingólfsson se sent bien seul ce matin lorsqu’il rejoint son bureau à Reykjavík : il vient de rompre avec sa femme, qui est partie avec ses deux enfants. Mais les événements qui surviennent le détournent de ses pensées. Pour des raisons mystérieuses, l’Islande a « perdu tout contact avec l’étranger ». « On a l’impression que tout est coupé, qu’il y a comme une muraille entre nous et le monde extérieur. » Le Président et le Premier ministre sont à l’étranger. La Ministre de l’Intérieur prend les rênes du gouvernement. Il est demandé à la population de garder son calme. L’île est habitée depuis mille deux cents ans et ses habitants s’en sont toujours sortis. « Il suffit de faire ce que les Islandais ont toujours fait de génération en génération depuis l’époque de la Colonisation. » Le pays doit se transformer radicalement : ses habitants deviendront « paysans et marins à la fois, comme nous l’avons été dans le passé. C’est comme ça que nous avons réussi à survivre ici. » Les jours, les mois passent, la situation se prolonge et prendre des mesures drastiques s’impose. Les habitants des villes sont appelés à gagner les campagnes, pour travailler la terre. Comment survivre sur une île volcanique, où jusqu’à l’époque contemporaine la famine a sévit ? La pénurie s’installe, les rapports entre les Islandais se détériorent, les étrangers, ou considérés comme tels, sont rejetés. Sur le thème de l’apocalypse, bien connu en littérature (on peut penser, parmi d’autres, au roman de Cormac Mc Carthy, The Road, 2006, adapté au cinéma en 2009 par John Hillcoat), Sigríđur Hagalín Björnsdóttir (née en 1974 et journaliste à la télévision publique islandaise) offre avec L’Île un très bon et très angoissant premier roman, appelé à prendre place parmi les classiques de la science-fiction.

 

* Sigríđur Hagalín Björnsdóttir, L’Île (Eyland, 2016), trad. Éric Boury, Gaïa, 2018

Les Rois d’Islande

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« …Quand le sens de l’humour se perd, tout devient dérisoire. » Ainsi commence, ou presque, le roman de Einar Már Guðmundsson, Les Rois d’Islande. Né en 1954, récompensé à diverses reprises, l’auteur n’est pas un inconnu en France, les éditions Gaïa avaient déjà publié trois excellents titres de lui : Les Chevaliers de l’escalier rond, Les Anges de l’univers et Le Testament des gouttes de pluie. Ce nouveau roman, Les Rois d’Islande, ne décevra pas ceux qui apprécient le monde singulier de cet écrivain. Il prend à présent pour cadre le « gros village maritime » de Tangavík, au sud-ouest de l’île, et nous conte la saga de la famille Knudsen, armateurs et pêcheurs pour la plupart mais… pas seulement. Il y a ainsi « Magni Knudsen, qui était le frère d’Ástvaldur Knudsen, père d’Arnfinnur et d’Ásthildur Knudsen, mère de Jakob. Magni était le cadet, il mourut assez jeune. Reynir Árnason, père de Jakob Knudsen, disparut de Tangavík sans que personne ne sache jamais ce qu’il était devenu. Ásthildur se maria avec Magnús Bjarnason, dit Mangi le Riche… » Etc. !  Mieux vaut suivre, dans ce roman où les personnages, à la fois les plus anodins et les plus extravagants, apparaissent les uns après les autres et nouent entre eux à peu près toutes les relations possibles et imaginables. La multitude de noms propres ne doit pas décourager le lecteur, car en dépit de cette diversité, celui-ci se laisse très facilement embarquer dans cette société cocasse et plutôt bon enfant où chacun s’accommode à sa façon des contraintes légales. « En bon Islandais, les Knudsen font remonter leurs origines aux rois et aux personnages des anciennes sagas, dans lesquelles chacun est roi en son royaume. » Il s’agit-là d’un roman farfelu et ébouriffant, s’il faut à tout prix tenter de le résumer.

 

* Einar Már Guðmundsson, Les Rois d’Islande (Ílenskir kóngar, 2012), trad. Éric Boury, Zulma, 2018

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason

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Traduit, allez savoir pourquoi, non pas de l’islandais mais de l’anglais, Opération Napoléon (ou, mot pour mot, Les Documents Napoléon) est en fait l’un des premiers romans de Arnaldur Indridason (le troisième, précisément), publié initialement en 1999, avant la série des Erlendur. Alors que la Deuxième Guerre mondiale semble devoir se terminer bientôt, avec la victoire des Alliés, un bombardier allemand camouflé aux couleurs des États-Unis est pris dans une violente tempête de neige et s’écrase sur le Vatnajökull, glacier du sud de Islande. Les forces américaines, stationnées sur l’île, essaient de le retrouver, en vain. Elles reprennent les recherches quelques années plus tard, sans plus de succès. Mais en 1999, le glacier fond et grâce aux techniques nouvelles, la carcasse est repérée. Les Américains décident de la récupérer sans en aviser le gouvernement islandais. Pourquoi cette insistance ? Que contient donc l’avion de si précieux ? Deux randonneurs surprennent les membres des forces spéciales et l’opération tourne mal, ils sont arrêtés, torturés, l’un est assassiné. Le deuxième parvient à prévenir sa sœur, Kristin, jeune avocate au sein du Ministère de la Justice, qui se lance dans une course folle et quelque peu invraisemblable pour le sauver. Arnaldur Indridason relate, dans ce roman que l’on peut qualifier d’« uchronique » plus que de « conspirationniste », un épisode possible de la Deuxième Guerre mondiale : et si les Alliés et les Allemands avaient tenté de se lier contre les Soviétiques ? Il s’attarde sur la présence des militaires en Islande (et là, ce n’est plus de la fiction), qui a longtemps suscité des remous au sein de la population. La morgue dont des soldats qui se croient tout puissants font preuve à l’encontre d’une population désarmée et forte seulement de sa bonne foi suscite l’indignation. On peut évoquer, sur ce sujet, certains écrits de l’Islandais Prix Nobel de Littérature (1955) Haldór Kiljan Laxness, notamment Station atomique. Ou bien Le Zoo de Mengele (dont l’action se passe en Amérique du Sud), du Norvégien Gert Nygårdshaug. Le gouvernement islandais est ici pressé de se soumettre aux directives des Américains. Qu’il refuse n’empêche pas ceux-ci de continuer d’agir à leur guise, avec une violence extrême. Car il s’agit là, tout bonnement, d’écrire l’histoire à leur convenance. « L’histoire n’est qu’un tissu de mensonges (…). Il y a eu tant de dissimulations, tant de choses inventées de toutes pièces ; nous avons dit la vérité sur des mensonges, et menti sur la vérité, enlevé telle chose pour la remplacer par telle autre. (…) Vous m’avez dit un jour que l’histoire de l’humanité n’était rien d’autre qu’une succession de crimes et de malheurs. Eh bien, c’est aussi une succession de mensonges savamment construits », explique ainsi un responsable des services spéciaux américains.

Si le propre d’un bon livre est de faire réfléchir le lecteur, tirons donc ici notre chapeau, une fois de plus, à Arnaldur Indridason.

 

* Opération Napoléon (Napóleonsskjölin, 1999), trad. de l’ang. David Fauquemberg, Métailié (Noir), 2015

Dans l’ombre

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Dans l’ombre est le premier volume de la Trilogie des ombres signée Arnaldur Indriðason. Comme toujours chez cet auteur, le décor est parfaitement planté, les personnages ont une réelle épaisseur – biographie, caractère… – et l’intrigue est crédible et passionnante : la petite histoire rejoint la grande histoire. Le lecteur entre de plein pied dans ce roman en apprenant, dès les premières lignes, les déconvenues d’un représentant de commerce. Celui-ci n’a pas réussi à vendre grand-chose et quand il rentre chez lui, c’est pour découvrir que sa compagne l’a quitté. Au chapitre suivant, le lecteur découvre qu’un homme a été assassiné et qu’une marque a été inscrite au sang sur son front (une croix gammée, apprend le lecteur ; un signe « SS » indique la 4e de couverture !). Nous sommes à Reykjavík, en 1941, et le contexte historique bien particulier donne un relief démesuré à chaque événement. Sur l’île, les troupes anglaises et américaines entretiennent une relation étroite et difficile avec la population. Au loin, l’Allemagne nazie menace et d’autant plus qu’ici, ses imprécations trouvent quelquefois un certain écho. L’Islande ne serait-elle pas le berceau d’une civilisation blanche et « pure » ? Ou plutôt le repaire d’« un tas de bouseux » ? Fidèle à lui-même, Arnaldur Indriðason tisse son intrigue avec un grand talent, d’un ton très juste. Nous retrouvons également ses interrogations à propos de la génétique (cf. La Cité des jarres) et son hostilité aux « conclusions de Lombroso », autrement dit au « rapport entre l’apparence physique et (la) prédisposition au crime ». Remarquons que les deux premiers chapitres de La Femme de l’ombre, deuxième volume de cette Trilogie des ombres, sont offerts en fin de volume. Promotion inutile, car la lecture de ce premier volume est exceptionnellement incitative à la lecture de suivants.

 

* Arnaldur Indriðason, Dans l’ombre (Þýska húsið, 2015), trad. Éric Boury, Métailié (Bibliothèque nordique), 2017

La Femme de l’ombre (Trilogie des ombres, 2)

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La Femme de l’ombre est le deuxième volume de la Trilogie des ombres signée Arnaldur Indriðason. À Petsamo, au nord de la Finlande, sur les rives de la mer de Barents, un navire nommé l’Esja s’apprête à partir pour l’Islande. Nous sommes en 1943 et l’Allemagne a donné le feu vert pour le retour chez eux d’Islandais occupés à étudier ou à travailler dans les pays scandinaves. Mais un jeune homme manque à l’appel et sa fiancée s’inquiète. Dans le même temps, à Reykjavík, un homme vêtu en soldat est retrouvé très grièvement blessé. Il meurt peu de temps après, sans avoir pu donner d’indications sur son agresseur. Sur une plage, près du nouvel aéroport construit par l’armée britannique, c’est un autre individu qui est découvert noyé. Quels liens entre ces décès ou disparitions ? Deux jeunes enquêteurs sont sur place, Flovent et Thorson. Ce dernier, « petit flic pinailleur » selon l’un de ses supérieurs, est né au Canada, de parents islandais, ce qui explique pourquoi il parle couramment l’anglais et l’islandais. « Au fil des mois, les deux hommes (Flovent et Thorson) s’étaient liés d’amitié et avaient instauré une relation de confiance. Ils avaient fait leur possible pour arrondir les angles entre les troupes d’occupation et les autochtones même s’il y avait parfois des anicroches. Leur collaboration directe permettait de contourner la voie hiérarchique, ce qui accélérait la progression des enquêtes. » Deuxième volet de La Trilogie des ombres, La Femme de l’ombre traite, de nouveau, de l’Islande au cours de la Deuxième Guerre mondiale. L’époque est sensible ; les Alliés occupent l’île et, si leur présence est préférable à celle des Allemands, elle pose cependant problème. Par le biais de deux personnages principaux intelligents et attachants, Arnaldur Indriðason dresse le tableau des nuisances multiples qui en découlent : contrebande d’alcool et trafics de divers produits, prostitution, rixes entre soldats ou entre soldats et autochtones, rareté et cherté des logements dans la capitale… Son roman, comme à l’accoutumée chez lui, va bien au-delà de l’enquête policière. Sans avoir lu le troisième volume (Passage des ombres, annoncé pour le printemps 2018), nous pouvons affirmer d’ores et déjà que cette Trilogie de l’ombre est un vrai bijou littéraire.

 

* Arnaldur Indriðason, La Femme de l’ombre (Persamo, 2016), trad. Éric Boury, Métailié (Bibliothèque nordique), 2017

Passage des Ombres (La Trilogie des ombres, 3)

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Quand, au tout début de notre siècle, le corps d’un homme de quatre-vingt dix ans est retrouvé chez lui, allongé dans son lit, la police pense d’abord à une mort naturelle. Mais l’autopsie prouve qu’il a été étouffé sous un oreiller. L’ex-inspecteur Konrad décide d’en savoir plus. Le voici amené à ré-ouvrir une enquête vieille de soixante ans, quand le cadavre d’une jeune couturière avait été découvert derrière le Théâtre national. Ainsi commence Passage des Ombres, dernier titre de La Trilogie des ombres de Arnaldur Indriðason. Une trilogie passionnante, dotée d’une intrigue très solide qui s’inscrit dans l’histoire récente de l’Islande, lorsque celle-ci était occupée par les forces alliées. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, les Britanniques ont d’abord été présents, suivis des Américains, en nombre et durant une longue période, ce qui a eu des répercussions sur la population de l’île. De jeunes Islandaises ont été « en situation » - autrement dit, elles « fréquentent des soldats, sortent s’amuser avec eux et les épousent », ce qui était mal vu. Konrad, lui, est entré dans la police après avoir appris « le métier d’imprimeur » et travaillé « dans le bâtiment », « au noir ». Son père, un bonhomme exécrable, vivait de divers trafics et quand sa femme est partie, il lui a laissé leur fille, Beta, et conservé leur fils. Il pratiquait des séances de spiritisme dans le but de soutirer de l’argent à des personnes crédules et la plupart du temps rongées par le chagrin ou l’inquiétude. Après la mort de son père, tué par un inconnu de deux coups de couteau, « Konrad avait arrêté de boire. (…) Quelques années plus tard, le sort avait voulu qu’il entre dans la police et qu’il rejoigne la Criminelle. » Aujourd’hui, Konrad entend donc faire la lumière sur la mort du vieil homme, Stefan Thordarson ou Thorson, militaire canadien d’origine islandaise (que le lecteur a déjà rencontré dans les deux volumes précédents). La plupart des personnes auxquelles il s’adresse sont très âgées, ce qui ne facilite pas son enquête. Arnaldur Indriðason nous entraîne presque imperceptiblement dans les pas de ses enquêteurs. Deux enquêtes sont menées en parallèle. La première, qui concerne une (et éventuellement une deuxième) jeune fille, remonte à la Deuxième Guerre. « Il y a peut-être des histoires qui parlent de viols commis par des elfes. » La deuxième se passe aujourd’hui. Arnaldur Indriðason a trouvé le ton juste pour conter ses enquêtes policières en terre islandaise. Subtilité des personnages, profondeur de l’énigme, description de Reykjavík, mise en perspective du contexte historique... : cette Trilogie des ombres est vraiment remarquable.

 

* Arnaldur Indriðason, Passage des Ombres (La Trilogie des ombres, 3) (Skuggasund, 2013), trad. Éric Boury, Métailié (Bibliothèque nordique), 2018

 

 

 

Les Enfants de Dimmuvík

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C’est l’Islande d’hier, celle des années 1930, que présente Jón Atli Jonassón dans Les Enfants de Dimmuvík. Une Islande rythmée par la pêche, rurale aussi et soumise infiniment plus qu’aujourd’hui à la rudesse du climat. Comme une photographie d’autrefois : celle de gosses poursuivis par la faim, celle d’une famille réfugiée dans un appentis et qui redoute chaque jour à venir. L’histoire d’une gamine qui survit à cette misère, qui grandit et finit par enterrer les siens : une mère devenue folle, qui se mure dans le silence ; un père qui place ses derniers et insensés espoirs dans la Bible ; un frère affamé qui lape le lait renversé sur la table ; une sœur qui meurt toute petite… Des gosses poursuivis par la faim, en Islande, autrefois – et ce pourrait être ailleurs, aujourd’hui, et leur souffrance ne diffèrerait guère. « J’avais mieux échappé au rachitisme que mon frère et ma sœur », constate la narratrice, observant les dégâts provoqués chez les siens par les carences alimentaires. Un court texte, un texte émouvant.

 

* Jón Atli Jonassón, Les Enfants de Dimmuvík (Börnin i Dimmuvík, 2013), trad. Catherine Eyjólfsson, Noir sur Blanc (Notabilia), 2015 

L’Esclave islandaise (Livre 1)

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Voilà que les éditions Gaïa renouent avec les sagas, lesquelles constituent une belle part de leur catalogue, en publiant ce beau et volumineux roman de Steinum Jóhannesdóttir, L’Esclave islandaise (Livre 1). Sagas au sens large : histoires mettant en scène un grand nombre de personnages, sur une époque longue, ancienne ou récente, à l’instar de Karitas, de l’Islandaise Kristín Marja Baldursdóttir, de La Saga des émigrants du Suédois Vilhelm Moberg, du Roman de Bergen du Norvégien Gunnar Staalesen ou de Pelle le conquérant du Danois Martin Andersen Nexø... Le catalogue Gaïa fourmille d’œuvres de semblable qualité, denses, complexes et profondément didactiques. L’Esclave islandaise débute en 1627, avec l’attaque des îles Vestmann, au sud-ouest de l’Islande, par des pirates turcs. Après le viol et le meurtre de nombre de ses habitants, quatre cents survivants sont emmenés par les pirates à Alger. Au terme d’un très long périple, ils sont vendus comme esclaves. Le lecteur suit plus précisément Guðriður, enlevée avec Sölmundur, son jeune fils. À sa situation d’esclave proprement dite, s’ajoute celle de femme dans une société où les hommes possèdent tous les droits, dont ceux de frapper et de châtier leurs épouses – car ils peuvent disposer de plusieurs femmes. Guðriður est fouettée lorsqu’elle se montre récalcitrante. D’autres esclaves autour d’elle sont tués. Quelque part, « une voix implorait Allah avec intensité. » Car évidemment, la religion sert à justifier l’inhumanité permanente des puissants de la cité. Les années passent et les Islandais résistent, pour la plupart (ou pas : à l’instar d’Anna), autant qu’ils le peuvent, jusqu’à ce qu’une possibilité de départ apparaisse. « – Maman, qu’y a-t-il dans ce paquet ? (demande Sölmundur) – Une chose qui nous sauvera peut-être et nous permettra de partir d’ici. – De l’argent ? – Non, Sölmundur. Du papier et une plume. » Envoyé huit années après par le roi du Danemark, auquel appartient alors l’Islande, un émissaire Hollandais tente de racheter les esclaves islandais. À combien Guðriður peut-elle « s’estimer » ? « – Ces gens affirment que tu es très habile en broderie et me demandent pour cette raison une somme énorme en échange de ta libération. Est-ce vrai ? » Le premier volume de L’Esclave islandaise s’achève sur le départ de Guðriður, sans son fils qui s’est converti à l’islam et qui grandira à Alger. Une longue traversée de l’Europe attend encore les rescapés. Steinum Jóhannesdóttir déclare, en préambule de son roman, s’être inspirée d’une page terrible et véridique de l’histoire islandaise et avoir consulté les rares documents disponibles. Aucun de ses personnages n’est d’une pièce, tous oscillent au gré des événements et c’est ce qui les rend attachants. La haine à l’encontre des oppresseurs est assez timorée, pas de mouvement de révolte, pas de vengeance. Au moment de son départ, Guðriður « regarda le marché aux esclaves où on mettait aux enchères un petit groupe d’enchaînés derrière la grande mosquée. (…) Autrefois, ces ventes de personnes humaines l’avaient terrifiée ; aujourd’hui, elles faisaient partie de son quotidien. Elle avait cessé d’éprouver de la compassion pour les captifs. » Le volume suivant paraîtra à l’automne 2017. On ne le manquera pas.

 

* Steinum Jóhannesdóttir, L’Esclave islandaise (Livre 1) (Reisubók Guðríðar Símonardóttur, 2001) trad. Éric Boury, Gaïa, 2017

L’Esclave islandaise, livre 2

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Voici donc la suite et la fin de L’Esclave islandaise, excellent roman de Steinum Jóhannesdóttir. L’Esclave islandaise, livre 2. En 1627, quatre cents Islandais ont été enlevés par des Turcs dans les îles Vestmann, au sud-ouest de l’Islande, et vendus comme esclaves à Alger, alors cité-État en pleine effervescence économique. Des années plus tard, le roi du Danemark, Christian IV, finit par en racheter un certain nombre, grâce à son émissaire Wilhelm Kifft, négociant néerlandais. Les « affranchis », à présent dix fois moins nombreux, repartent pour leur pays d’origine. Le voyage, par la France, les Pays-Bas, l’Allemagne et le Danemark, est long ; ils sont considérés souvent comme des vagabonds. Kifft, heureusement, veille sur eux. C’est l’occasion pour tous d’être surpris devant un monde qu’ils n’imaginaient qu’à peine (« on va de découverte en découverte », se dit ainsi Guðriður, appelée à poser à Amsterdam pour le peintre Rembrandt), avant un retour au pays qui ne se passera peut-être pas comme ils le souhaiteraient. La vie continue, pour les uns et les autres, et au fil de leurs étapes certains meurent, d’autres s’installent. Guðriður a réellement existé, indique l’auteure dans sa postface, relatant les aléas de l’écriture de ce livre. L’époque est restituée dans ses détails ; les campagnes et les villes sont décrites minutieusement. Steinum Jóhannesdóttir nous fait revivre les angoisses et les espoirs des Islandais avec la précision d’une historienne et le talent d’une écrivaine. L’Esclave islandaise est l’un de ces grands livres qui permettent d’apprendre beaucoup et de mieux comprendre le calvaire d’une femme lors de ce qui fut le seul événement dans l’histoire de l’Islande « qu’on puisse considérer comme un assaut de nature guerrière ».

 

* Steinum Jóhannesdóttir, L’Esclave islandaise (Livre 2) (Reisubók Guðríðar Símonardóttur, 2001) trad. Éric Boury, Gaïa, 2017

Tourner la page

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Roman gentillet, que celui de Audur Jónsdóttir, Tourner la page, premier traduit en français. Née en 1973, romancière, dramaturge et journaliste, Audur Jónsdóttir, nous précise la quatrième de couverture, est la petite fille de l’écrivain Haldór Kiljan Laxness (1902-1998). Elle trace ici le portrait de Eyja, jeune femme qui travaille la journée dans une usine de congélation, à Reykjavík, et le soir à l’hospice, et qui est mariée à un homme alcoolique, de vingt ans son aîné et d’humeur fantasque. Sa grand-mère, veuve du Prix Nobel de Littérature (1955), tente de séparer le couple, pour le bien de sa petite-fille, qu’elle envoie en Suède, chez Rúna, sa cousine. Eyja a, par ailleurs, l’intention d’écrire un roman, « un véritable roman ». Mais le pourra-t-elle dans ce pays, la Suède, de l’« hiver polaire, et du tonnerre et des éclairs qui embrasent les gens et les habitations, sans parler des nuages d’insectes – tout y est baigné d’essaims de moustiques et de guêpes… » ? Pourra-t-elle quitter son hippie de mari ? Comme l’indique le titre, pas difficile de « tourner la page » mais pas difficile non plus d’oublier ce bon gros roman une fois lu – qui n’est pas sans évoquer le film, tout aussi léger, Mariage à l’islandaise (2008) de Valdis Óskardóttir.

 

* Audur Jónsdóttir, Tourner la page (Ósjálfrátt, 2012), trad. Jean-Christophe Salaün, Presses de la Cité, 2015

Petites sagas islandaises

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C’est un ouvrage savant et plaisant à la fois que nous propose Alain Marez (né en 1938 et professeur honoraire de linguistique germanique et scandinave à l’université Michel-de-Montaigne Bordeaux 3) avec ces Petites sagas islandaises. Un ouvrage dédié à Régis Boyer, dont Alain Marez poursuit ici le travail d’érudition. « La prodigieuse floraison des lettres islandaises entre le XIIe et le XIVe siècle s’explique en partie par la passion des Islandais pour l’un de leurs divertissements qui semble avoir concerné toutes les couches de la société : la composition, la transmission et la réception de récits de toute nature », relève l’auteur dès les premières lignes de son essai, avant de nous proposer plusieurs « dits ». Des « dits » islandais anonymes, d’autres « autour d’Óláfr Tryggvason », « autour d’Óláfr Haraldsson Helgi », etc., jusqu’à ceux « autour de Magnús Erlingsson ». Tous épiques, comme il se doit, et toujours agréables à découvrir.

 

* Alain Marez, Petites sagas islandaises, Les Belles lettres (Vérité des mythes), 2017

 

Album

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Album, de l’Islandaise Guðrún Eva Mínervudóttir (née en 1976), est un livre d’une centaine de pages. Comme son titre l’indique, il pourrait s’agit d’un recueil de photographies : clichés du quotidien d’une petite fille qui lentement grandit et s’étonne, sans jamais vraiment le montrer, de ce qui se passe autour d’elle. Mais à la place de photos, des textes, courts, comme des instantanés. Tendresse, étonnement et cruauté alternent.

« Le soir de la Sain-Sylvestre, je consentis à revêtir une robe pour le réveillon, mais je me changeais ensuite en enfilant un pantalon vert bouteille et un pull bordeaux, comme si j’avais idée de ce qui se préparait. On me donna du vin mousseux dans un petit verre et comme je trouvais chouette de voir les bulles jaillir du verre quand il était plein, je le remplis après chaque gorgée. Le mousseux était doux et bon mais il me donna un hoquet terrible… »

De Guðrún Eva Mínervudóttir, on trouve également en français Pendant qu’il te regarde, tu es la Vierge Marie (Zulma, 2008) et Le Créateur (Autrement, 2014).

 

* Guðrún Eva Mínervudóttir, Album (Albúm : skáldsaga, 2002), trad. Catherine Eyjólfsson, Tusitala, 2015

Heimska/La Stupidité

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« À la fois nouveaux Vikings et mendiants » : voici comment apparaissent Áki et Lenita Talbot, les principaux personnages, l’un et l’autre romancier et aujourd’hui en voie de divorce, du livre de Eiríkur Örn Norðdahl, Heimska/La Stupidité. Poète et traducteur, né en 1978, Eiríkur Örn Norðdahl avait déjà publié Illska, Le Mal (2015). Il signe à présent une « dystopie nommée surVeillance » quasi-contemporaine et prenant l’Islande pour cadre. « Le monde est un réseau touffu de webcams, de caméras de surveillance, de drones et d’images-satellite, l’atmosphère est saturée de transparence et la vie privée a été sacrifiée à des fins de sécurité et de distraction. » Áki et Lenita viennent chacun de sortir un roman, intitulés tous deux Ahmed. Qui se serait inspiré de l’autre ? Plagiat ? Pour se venger, non pas tant de ce quiproquo littéraire que de l’échec de leur couple, ils copulent avec divers partenaires devant les caméras qui fourmillent dans le pays et s’envoient « poke » sur « poke » pour informer l’ex. Car il n’y a plus grand-chose à cacher dans ce monde où les pannes d’électricité sont les seuls moments de répit dans la surVeillance constante qui rassure tout un chacun. Mais des terroristes ont peut-être l’intention de perturber cet ordre décérébrant et la police veille, omniprésente. Roman écrit quelque peu à la façon feuilletonnesque d’autrefois, avec des personnages grandguignolesques et des événements qui se succèdent sans grand souci de logique, Heimska/La Stupidité surprend d’abord, sans vraiment convaincre ensuite.

 

* Eiríkur Örn Norðdahl, Heimska/La Stupidité (Heimska, 2015), trad. Éric Boury, Métailié, 2017

Le Rouge vif de la rhubarbe

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De Auđur Ava Ólafsdóttir, on se souvient de Rosa Candida, roman qui avait été unanimement salué. Le Rouge vif de la rhubarbe est en fait le premier roman de l’auteure. Ágústína, le personnage central, est une jeune fille de quatorze ans handicapée de naissance, qui se déplace avec des béquilles. Sa mère est partie en voyage, étudier les oiseaux migrateurs, et lui envoie régulièrement des lettres. Nína, une vieille amie de celle-ci, veille sur elle. Réfugiée dès qu’elle le peut dans sa « forêt » de rhubarbe « à la recherche de son origine », « là même où elle avait été conçue », Ágústína rêve de grimper au sommet de ce qu’elle appelle la « Montagne », huit cent quarante quatre mètres au-dessus des plages de sable noir. Il lui arrive d’arracher les pattes des mouches, quand elle ne s’invente pas une vie pourvue de jambes en bon état. Ágústína est prête au défi. Un ami de son âge lui propose de chanter dans son groupe de rock. Pourquoi pas – et les félicitations la récompensent. Puis elle joue dans la troupe de théâtre locale. La vie passe, ponctuée d’événements propres à l’île : la préparation de la confiture de rhubarbe ou la confection du boudin de mouton. Jusqu’à l’ascension de cette montagne… Auđur Ava Ólafsdóttir offre encore une fois un court roman empli d’émotion.

 

* Auđur Ava Ólafsdóttir, Le Rouge vif de la rhubarbe (Upphækuð jörð), trad. Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2016

Ör

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« Ör » signifie « cicatrices », explique Auđur Ava Ólafsdóttir dans son roman justement titré ainsi. Jónas Ebeneser, le narrateur, est un homme qui se sent seul : « Je n’ai pas touché la chair nue d’une femme – pas délibérément en tout cas –, (…) je n’en ai pas tenu une seule entre mes bras depuis huit ans et cinq mois. » Il a rompu avec Guðrún, sa femme. Guðrún, c’est aussi le prénom de sa mère et celui de sa fille. « Les trois Guðrún. » Il décide de passer une semaine de vacances dans un pays qui a été récemment touché par la guerre. Où parvient-il ? Peut-être dans les Balkans. Il loge à l’hôtel Silence et souhaite s’y suicider à l’issue de son séjour. Avec Ör, Auđur Ava Ólafsdóttir poursuit la recette qui a fait le succès de ses précédents livres : humour et sensibilité sur fond contemporain. Jónas Ebeneser voyage avec une trousse à outils et une perceuse, ses armes à lui. « …Du genre à préférer être tué plutôt que tuer. Pas un mec à s’abîmer les phalanges dans une bagarre. » En revanche, s’abîmer les mains en bricolant pour le bien de tous ne le chagrine pas. Ör est un beau petit roman, une sorte de « feel-good book » qui ne voudrait pas en être un.

 

* Auđur Ava Ólafsdóttir, Ör (Ör), trad. Catherine Eyjólfsson, Zulma, 2017

À la mesure de l’univers

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« Nous sommes à Keflavík. Cette ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d’habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée. » Ainsi commence À la mesure de l’univers, roman de Jón Kalman Stefánsson qui succède à D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, touchante chronique familiale sur fond d’histoire récente de l’Islande. Jón Kalman Stefánsson livre tout de ses personnages, de leurs rencontres et leurs amours, sans chercher à épargner le lecteur. Ici, Ari rentre en Islande, car son père lui a annoncé sa mort prochaine. À Keflavík, passé et présent s’entremêlent, la présence de la base américaine et les déroutes bancaires pèsent sur la vie des habitants. « Peu de choses, s’il en est, sont meilleures qu’un cacao bien chaud quand on est trempé et transi jusqu’aux os, quand on a frôlé la noyade », écrit l’auteur, s’en remettant toujours à un humour sous-jacent qui finit par un optimisme bienvenu. Un beau roman, de nouveau, qui confirme combien Jón Kalman Stefánsson excelle à nous conter tant les menus faits de la vie de ses personnages que leur confrontation directe à la grande histoire. « …Je m’unis peu à peu à l’averse de neige. Et je m’unis si radicalement à elle qu’on durait que jamais je n’ai vraiment existé », écrit le narrateur pour terminer un livre qui, par la force des choses, ne saurait se conclure.

 

* Jón Kalman Stefánsson, À la mesure de l’univers (Eitthvað á stærð við alheiminn, 2015), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2017

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

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« Étreinte est sans doute le mot le plus beau de toute notre langue. Ouvrir ses bras pour toucher une autre personne, tracer un cercle autour d’elle, s’unir à elle l’espace d’un instant afin de constituer un seul être au sein des maelströms de la vie… » Sous ce titre étonnant, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Fiskarnir hafa enga fætur, 2013), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2015, Jón Kalman Stefánsson (né en 1963 et déjà connu, en France, pour une trilogie : Entre ciel et terre, La Tristesse des anges et Le Cœur de l’homme) nous livre un roman qui prend pour cadre la ville de Keflavík, dans la région ouest de l’Islande, une ville « qui n’existe pas », « l’endroit le plus noir de l’Islande », tellement les conditions de vie ont longtemps été extrêmement difficiles. Trois générations apparaissent. Le grand-père, devenu pêcheur et armateur, le fils, éditeur au Danemark, et le narrateur. Les époques se mêlent, tant de choses ont changé en quelques décennies et pourtant les objectifs des uns et des autres se ressemblent. À la grandeur d’âme de certains répondent les saloperies des autres (ce viol et cette histoire d’amour qui n’a pas lieu, par exemple). Roman touffu, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds n’est pas dépourvu d’humour, un humour qui permet aux émotions de s’affirmer avec ampleur. « …Quelle valeur a notre vie si personne ne consent à en écouter le récit ? » finit par s’interroger le narrateur. 

 

* Jón Kalman Stefánsson,D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Fiskarnir hafa enga fætur, 2013), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2015

Maîtresses femmes

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À en croire leurs titres, on peut se dire que les éditions Héloïse d’Ormesson ont de la suite dans les idées. Ainsi, après avoir proposé l’excellent Femme de tête de la Danoise Anne Vibeke Holst (cf. recension sur ce site), elles publient Maîtresses femmes de Steinunn Sigurdardóttir, par ailleurs journaliste pour la radio et la télévision. Le portrait tracé par l’auteure islandaise (dont plusieurs livres ont déjà été traduits en français : Le Voleur de vie, Le Cheval Soleil, Cent portes battant aux quatre vents, etc.) est bien différent – quoi que ! Il s’agit ici de celui d’une volcanologue réputée, Maria Holm, qui effectue un voyage en France pour des conférences. Dans l’avion, une femme lui manifeste un intérêt qui l’étonne. Elle est hétérosexuelle mais le trouble la gagne. Et s’accroît, lorsqu’elle retrouve Gemma à Paris, à la terrasse du bar où elle prend son petit déjeuner. Une liaison débute entre Maria et Gemma. Constatant les dégâts que les hommes ont causé à l’humanité dans son ensemble, Gemma entend mettre en place une société composée uniquement de femmes. Maria n’est pas d’accord. Tous les hommes ne se ressemblent pas, selon elle. Pour preuves, Anton (ou simplement A), son grand amour, qui se dit homosexuel et qui va pourtant, revenant brièvement dans sa vie, lui faire un enfant. Ou Diddi, qui avait été son mari. Ou encore Bárdur Stephensen, professeur et collègue, qui un jour lui a sauvé la vie et qui, aujourd’hui, amant occasionnel, fait figure de père. Ou de père éventuel pour l’enfant à venir, puisque A ne s’en occupera pas. La vie de Maria Holm est plus simple qu’il n’y paraît. C’est la vie d’une femme confrontée à ses rencontres, à ses émois, que conte Steinunn Sigurdardóttir (née en 1950), une femme qui entend écouter sa sensibilité puisque celle-ci rime avec liberté.

 

* Steinunn Sigurdardóttir, Maîtresses femmes (Gœõakonur, 2014), trad. Catherine Eyjólfsson, Héloïse d’Ormesson, 2017

Le Garçon qui n’existait pas

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Reykjavík, 1918. Máni Steinn, autrement dit « Pierre de Lune », est un adolescent d’une quinzaine d’années qui vit à sa façon son homosexualité. À sa façon, c’est-à-dire qu’il a des « clients » qui le rémunèrent pour des actes sexuels. La grippe espagnole s’abat sur la capitale islandaise, causant d’innombrables morts. « La ville compte dix mille malades, dix médecins et trois hôpitaux pleins à craquer. (…) Partout, les malheureux s’entassent, se recroquevillent et se tortillent sous l’effet de la toux, des douleurs et de la soif, incapables d’aller chercher un verre d’eau pour se désaltérer... » La Première Guerre mondiale affecte indirectement l’île. Máni Steinn observe, tente de trouver sa place. Il n’est encore qu’un enfant. « Approche, mon petit, approche... » Auteur de plusieurs ouvrages (Le Moindre des mondes, Sur la paupière de mon père) Sjón (né en 1962) est connu comme parolier de la chanteuse Björk. Ce livre, très digest (cent cinquante pages, avec beaucoup de pages blanches), trace, en creux, le portrait d’un enfant dans ces années difficiles où l’Islande acquiert son autonomie (1904, puis 1918 ; l’indépendance suivra, en 1944) et où l’art cinématographique (nombre de références à des films, ici) se développe et bouleverse les spectateurs. « Le projecteur est aussi gros qu’un cheval, les bobines aussi imposantes que les roues d’une charrette et le moteur de voiture qui entraîne la machine rougeoie tant il peine. La lampe est aussi scintillante que le soleil, des rayons de lumière aveuglante s’échappent de chaque interstice de l’appareil. » Le matériau est là pour composer une œuvre appelée à faire date, mais l’auteur se contente de déposer des touches sur le papier. Une anecdote, une vision, une passe... Une passe, une anecdote... C’est dommage, Le Garçon qui n’existait pas aurait pu être un vrai livre.

 

* Sjón, Le Garçon qui n’existait pas (Mánasteinn, 2013), trad. Éric Boury, Rivages, 2016

 

Kirkjubaejarklaustur

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« Dans une Islande intemporelle en pleine déliquescence, à Kirkjubaejarklaustur, Sven, touriste lambda, est abandonné par ses amis sur la lande désolée. Son errance furieuse et ridicule l’amènera à croiser sur sa route une nuée d’oiseaux philosophes, un bastion d’autochtones aussi hilares qu’hostiles ou encore un duo d’esprits frappeurs amnésiques – derniers vestiges vivants d’un monde à la dérive. » Cela, c’est la quatrième de couverture et pour une fois, nous en conseillerons la lecture et guère plus. Car le texte proprement dit de Vincent Tholomé (né en 1965) relève du style télégraphique : deux mots, un point, un mot, un point, trois mots, un point. L’action est censée se passer en Islande, donc. L’auteur n’est pas Islandais. Le lieu sert plus de prétexte, nous semble-t-il, à une élucubration littéraire, pas antipathique mais difficile à suivre, surtout que le lecteur peut avoir l’impression qu’on utilise un langage bêtifiant à son intention. Oralement, puisque l’auteur est « performeur », le résultat est sans doute plus agréable. Comme le dit de manière quelque peu ampoulée Jan Baetens, l’auteur de la postface, « son programme n’est pas de réaligner l’écrit sur l’oral, mais de procéder à une nouvelle torsion écrite de l’oral. » Peut-être. S’il le dit.

 

* Vincent Tholomé, Kirkjubaejarklaustur (suivi de The John Cage experiences), Espace Nord (Poésie), 2016

La Valse de Valeyri

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La Valse de Valeyri, de Guðmundur Andri Thorsson (né en 1957, fils de l’écrivain Thor Vilhjálmsson – auteur de La Mousse grise brûle et de Nuits à Reykhavík – à qui le livre est dédié, par ailleurs critique et éditeur) voit seize membres d’une petite communauté islandaise se remémorer divers moments de leur vie, tous personnages singuliers. Ils se regardent, introspections sans complaisance, s’écoutent et finalement, imagine-t-on, se répondent quand une chorale interprète des chants que tous connaissent dans la salle des fêtes du village. « Elle entend des avions, des voitures, des motos, des tondeuses à gazon et des scies électriques et se dit que tout cela, c’est le présent. Cette vitesse qui caractérise toute chose. Ce tintamarre sans âme. Cette brutalité détestable. Elle préfère rester à l’intérieur. » Pour d’autres, ce sera à l’extérieur. Mais à Valeyri, toujours. Car tous constituent ce village « en dehors du monde et loin de son tumulte », village qui, néanmoins, « est le monde lui-même dans un mouchoir de poche ». Soulignons la qualité de l’écriture, son foisonnement, et celle de la traduction dans ces « histoires enchevêtrées », comme l’indique le sous-titre. Riche de références modernes (notamment les multiples usages de l’ordinateur, le rappel de la crise bancaire ou l’évocation, par le personnage de Kata, de la traite des blanches dans les ex-Pays de l’Est), La Valse de Valeyri est un livre qui donne de l’Islande une image loin de celle, rebattue, du pays « de glace et de feu » – et c’est heureux.

 

* Guðmundur Andri Thorsson, La Valse de Valseyri (Valeyrarvalsinn, 2011), trad. Éric Boury, Gallimard (Du monde entier), 2016

La Saga de Ragnarr loðbrók

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Chef d’œuvre de la littérature scandinave ancienne, La Saga de Ragnarr loðbrók (accompagnée ici de deux autres traductions, Dit des fils de Ragnarr et Chant de Kráka), a inspiré la série télévisée Vikings. Les éditions Anacharsis la rééditent aujourd’hui dans une collection de poche, rendant ainsi cette saga accessible au plus grand nombre. Les hauts faits d’arme sont au rendez-vous, tout comme les mensonges et les trahisons, ou encore les terribles menaces. « …Il faut que tu choisisses : ou bien tu le (un vagabond peut-être moins pauvre qu’il l’affirme) tues, ou bien je l’épouse et alors nous te chasserons. » Les notes nombreuses et la postface de Jean Renaud sont les bienvenues et ne nuisent pas à la lecture de cette épopée toujours d’une grande fraîcheur, si l’on ose dire.

 

* X, La Saga de Ragnarr loðbrók (trad. de l’islandais ancien et postface Jean Renaud), Anacharsis (Griffe famagouste), 2017